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Bons baisers de Mélancolie

Publié : le 22 décembre 2010 à 5:37 | Par | Catégorie: Culture

Par R.M.G NDANYUZWE

«          — Réveille-toi, nous partons. » Je me souviens clairement de cette phrase, murmurée par ma mère un dimanche matin. Sa voix, habituellement douce, était rauque. C’était comme si elle avait été tirée d’un sommeil profond. J’en compris la cause en regardant la petite fenêtre perchée haut au-dessus de mon lit. Malgré le fait que nous fussions au beau milieu du mois d’avril, il faisait encore nuit dehors ; le matin n’était pas encore là.

«          — C’est dimanche ! Murmurai-je railleusement, car pour moi il devait y avoir une loi sacrée, qui protégeait contre le réveil un dimanche matin ? Elle me regarda tendrement.

— Ne discute pas mon fils, lève-toi. Nous partons bientôt.

— Où allons-nous ?

— Dépêche-toi ! »

Avec cette phrase, elle sortit. J’envisageai, pendant un moment, de me rendormir, mais la peur que tout le monde s’en aille sans moi l’emporta sur le sommeil et je me levai avec hâte.

Milles collines

Tandis que je me préparais, les yeux toujours embués par la fatigue, je repensai à la veille avec un sourire béat. Cela faisait des mois que je flottais sur un petit nuage de bonheur. Bien entendu, je ne savais pas ce que c’était que de tomber amoureux, mais dans mon for intérieur c’était bien réel, j’étais totalement fou d’elle. Le jour précédent, j’avais enfin pris mon courage à deux mains et à la récréation j’étais allé la voir. Bravant l’intimidation que m’inspirait sa horde de copines, je lui avais gentiment tapoté sur l’épaule droite et lorsqu’elle s’était tournée j’avais immédiatement tendu ce que je tenais entre les mains. Elle avait pris le bouquet de marguerites que je venais d’arracher et ni elle ni moi n’avions prêté attention aux racines qui pendaient toujours au bout des plantes. Elle avait longuement observé les feuilles vertes et légèrement salies par la terre fraîche qui émergeaient d’une tige rigide se terminant par des pétales d’un blanc éclatant, dont le centre était d’un jaune poussin. Elle se demandait probablement ce qu’elle allait en faire et après une brève pause, elle leva le visage vers moi, me sourit, me remercia et décréta que les marguerites étaient désormais ses fleurs favorites. J’avais alors passé la plus belle journée qui puisse être. Si une personne me bousculait, je repensais à son sourire, si je tombais je me consolais de son regard. Dès que quelque chose m’arrivait, la façon dont elle m’avait souri avec surprise et d’une satisfaction sincère me submergeait de nouveau et tout allait immédiatement mieux.

À la fin de la journée, alors que j’attendais près de la sortie de l’école qu’on vienne me chercher, elle s’était approchée de moi et m’avait dit qu’elle adorait regarder les nuages et imaginer que c’étaient des animaux. Elle m’avait murmuré que chaque fois qu’elle en verrait un ressemblant à un mouton, elle le nommerait après moi et que dès qu’on se reverrait, la première chose qu’elle me dirait serait le nombre de ruminants qu’elle avait vu depuis notre dernière entrevue. À ce moment précis et bien que j’ignorais totalement pour quelle raison elle m’assimilait à ce mammifère, il n’y avait aucun doute dans mon esprit, une histoire d’amour était née.

Lorsque je sortis dans la cour, mes frères et sœurs étaient rassemblés devant la maison. Ils entouraient mes parents ainsi qu’un petit nombre de voisins que je pus reconnaître. Ceux-ci encerclaient à leur tour un poste radio portable qui crachait des paroles saccadées et inquiétantes. Je n’aimais pas la radio et cette ambiance sombre qu’elle créait dans la cour n’était pas près de lui donner plus de grâce à mes yeux.

Le fait de voir tout ce monde autour du petit appareil m’avait mis dans une mauvaise humeur carabinée. L’agacement que je ressentais dura un bon moment même après que nous fûmes partis. Cependant, une fois en route, ce ne fut pas long avant que je n’oublie tous ces tracas. Le soleil qui s’était levé tôt brillait maintenant sur le chemin et l’ambiance était beaucoup plus détendue. Ma mère, mon père et tous mes frères et sœurs portaient diverses choses, des ustensiles de cuisine aux réserves de nourriture, rien n’avait été épargné. Je rattrapai mes parents qui interrompirent leur discussion à mon arrivée. Je demandais à mon père de m’informer sur l’endroit où nous allions, mais sa réponse fut aussi vague que celle de ma mère. Il me dit que nous allions rendre visite à des membres éloignés de notre famille. Lorsque j’exigeai une explication sur tout ce que nous transportions, ma mère me laissa comprendre que parce qu’ils étaient très pauvres, nous leur apportions quelques-unes de nos affaires.

Très vite, je me désintéressai des raisons de notre départ et portai mon attention à ce qui nous entourait. Je n’étais jamais allé aussi loin de la maison auparavant et les choses que je voyais émerveillaient mes sens et emplissaient mon cœur d’allégresse. L’air était délicieusement sec et avait bon goût grâce aux tons fruités émis par les différents arbres sur lesquels avocats, mangues, figues, goyaves, oranges et d’innombrables autres fruits poussaient, murissaient et se gâtaient sans que personne les cueille. Par moments, je fermais les yeux et m’imaginais mordant dans chaque fruit parfaitement mûr, laissant son jus frais apaiser la petite soif qui commençait à naître avant que mes papilles gustatives ne soient inondées par les saveurs sucrées et aromatisées de sa chair. Les fleurs sauvages coloraient le paysage et le soleil qui tapait de plus en plus au fur et à mesure que la journée ainsi que notre voyage avançait réchauffait agréablement la peau.

Nous fûmes très vite rejoints par d’autres personnes qui étaient aussi chargées que nous. Il faut dire que les gens pauvres qui nécessitaient une visite de leurs proches ne manquaient pas là-bas.

Notre périple dura longtemps. Chaque jour, j’étais constamment émerveillé par la nature, la beauté de ce monde dans lequel je vivais sans jamais avoir pris la peine de le contempler pleinement. Je rencontrais d’autres enfants de mon âge qui comme moi avaient cessé de se soucier des regards graves de leurs parents, ainsi que des murmures échangés lorsque ces derniers pensaient ne pas être observés. Nous jouions, courrions après les papillons avant d’être rappelés à l’ordre par des parents inquiets ou des frères et sœurs à qui notre garde avait été confiée.

Tout nouveau jour apportait son lot de personnes qui affluaient de différents endroits, mais qui tous se dirigeaient dans la même direction ? Je commençais à soupçonner que les pauvres avaient tous été regroupés au même endroit. Probablement était-ce pour faciliter la tâche aux leurs qui devaient s’en occuper, afin que plusieurs familles se relèvent pour la livraison ? Je ne me souciais pas vraiment de tous ces gens, j’étais bien trop heureux d’avoir de nouveaux camarades de jeux. Certains avaient un accent que je n’avais jamais entendu et cela m’amusait beaucoup. Lors de rares moments de repos, tandis que les grands se reposaient de tout le matériel qu’ils portaient, je me glissais malicieusement d’entre les bras de ma mère lorsque je la sentais profondément endormie et allais retrouver des compagnons de voyage qui, eux aussi, avaient réussi à se faufiler. Nous n’allions jamais très loin, mais pendant un court instant nous étions sans surveillance. Je ne peux parler pour les autres, mais personnellement, pendant ces quelques minutes d’évasion mon esprit était empli d’un sentiment de liberté totale. On faisait des choses que les adultes ne nous laissaient jamais faire, on grimpait dans les arbres pour cueillir des mangues toutes vertes et bien aigres avec très peu de sucre et juste ce qu’il fallait d’acidité. On s’allongeait hors de l’ombre sur les cailloux qui avaient passé toute la matinée à subir la colère du soleil et on jouait à celui qui résisterait le plus longtemps à leur chaleur. Par moments, toujours sous le soleil de plomb du début d’après-midi, allongés dans l’herbe brunie par la sécheresse, nous écoutions la multitude d’insectes qui chantaient harmonieusement ainsi que d’autres sons que les adultes semblaient trop inquiets pour entendre.

Rwanda

J’adorais particulièrement le cri de l’aigle lorsqu’il avait repéré un écureuil ou une taupe et qu’il fondait pour capturer sa proie. Les criquets chanteurs me faisaient sourire immanquablement ; je les imaginais comme de petits bonshommes en costume et nœud papillon disposés en formation orchestrale avec chacun son instrument, arborant l’air le plus sérieux avant d’entreprendre leur symphonie qui pouvait s’entendre à des dizaines de mètres à la ronde. En faisant abstraction de ces sons qui, bien que magnifiques, étaient ordinaires et à la portée de quiconque voulait bien tendre l’oreille, je pouvais entendre des sons plus doux, plus timides et plus intimes. J’entendais les rires des grands saules pleureurs tandis que le vent leur caressait les branches, j’entendais la danse des gouttes d’eau qui se fracassaient en riant sur les roches après avoir effectué une dizaine de mètres de chute. En me concentrant encore, il m’arrivait même d’entendre la respiration de ma mère qui dormait non loin de moi et parfois j’avais l’impression que je pouvais ressentir son cœur, l’amour infini qu’elle éprouvait pour moi et cela m’emplissait d’une tristesse dont j’ignorais l’origine. Il n’était pas rare que je m’endorme là, sous les caresses de l’astre de feu et que je me réveille plus tard, alors que nous avions repris la route, honteux de m’être assoupi. Lorsque cela arrivait, j’ouvrais les yeux dans les bras de ma mère et exigeais immédiatement d’être posé à terre, insistant sur le fait que j’étais bien assez grand pour marcher seul. Elle obéissait alors avec un sourire fatigué, mais amusé.

Cela faisait plus d’une semaine que nous étions sur la route et déjà je m’étais tant habitué à la beauté spectaculaire qui m’entourait que je ne la remarquais plus. Le soleil était toujours présent, mais désormais mes amis et moi n’avions plus l’âme à jouer, car chaque jour le pas de la marche s’accélérait d’une cadence. J’étais de plus en plus fatigué et chaque fois que je pouvais fermer les yeux, la pensée du divertissement ne me venait même plus à l’esprit. Un lourd silence était tombé sur l’assemblée et cela était presque paradoxal, car il y avait du monde à perte de vue. Une longue colonne de gens qui livraient diverses choses aux leurs s’étendait devant moi et serpentait le chemin jusqu’à l’horizon et il en était de même à l’arrière ; pourtant, personne ne disait mot. La poussière soulevée par les milliers de pieds qui la piétinaient sans cesse semblait vouloir se venger et elle y parvenait à merveille en pénétrant dans la bouche et le nez, se collant aux muqueuses et accentuant la soif qu’il devenait de plus en plus difficile de tarir.

Je demandai à mes parents pour quelle raison nous devions nous donner tant de mal pour des gens que je n’avais jamais vus depuis ma naissance, mais je suppose que ma mère était trop fatiguée pour me répondre. Mon père s’impatienta et me dit fermement que je devais cesser de poser toutes ces questions.

Le lendemain de ce jour, nous arrivâmes à un endroit où le chemin se séparait en deux. À la gauche, je pouvais voir des gens qui escaladaient des roches ; c’étaient de jeunes hommes vigoureux et pourtant j’avais l’impression qu’il leur fallait toute leur force pour y parvenir. Sur la droite, le chemin continuait de serpenter, traversant une petite forêt et continuant le zigzag à la sortie de celle-ci.

«          – Nous avons un petit garçon, dit ma mère comme pour faire comprendre à papa qu’il n’était pas question d’envisager l’escalade.

– Les plus forts pourraient passer là-bas, toi et moi irions avec le petit. On se rejoindra de l’autre côté.

– On reste ensemble ! » Je n’avais jamais entendu ma mère être aussi sèche. Il soupira en signe de défaite et nous tournâmes vers la droite. Je ne pus m’empêcher de me demander pour quelle raison si peu de gens parmi la grande foule qui formait le serpent interminable empruntaient le même chemin que nous, malgré le danger manifeste que représentait l’itinéraire rocheux ?

Je ne mis pas longtemps à avoir une réponse à mes interrogations. À peine avions-nous pénétré dans la forêt que l’ambiance changea brusquement. Le soleil était bloqué par le dense feuillage des arbres et de ce fait il y avait une faible clarté. Par ailleurs, on eût dit que quelqu’un de puissant avait intimé un silence total à tous les animaux ; il y avait un tel calme, si poignant et si angoissant que je me mis à trembler et à avoir froid tandis que ma vessie se contractait. J’ignorais si les crampes d’estomac qui me prirent étaient dues à la peur ou au fait que je n’avais rien mis dans mon ventre depuis plus de deux jours entiers.

À quelque quatre cents mètres de la lisière et bien dissimulé dans un tournant du chemin, se dressait une barrière rustique en bois. Un groupe d’hommes aux yeux injectés de sang et habillés d’uniformes militaires incomplets se trouvait à côté d’elle, armés, l’air menaçant et examinant attentivement tout le monde en les dévisageant ; parfois, ils demandaient des papiers, parfois ils laissaient passer sans autre forme de procès, mais il arrivait également qu’ils mettent certaines personnes de côté. Il me semblait que le processus de sélection dont ils usaient était totalement aléatoire, mais probablement que leurs raisons, s’ils en avaient, étaient sensées à leurs yeux. À cet instant précis, je regrettai de ne pas avoir appuyé la proposition faite plus tôt de passer par les rochers malgré leur danger apparent ; cependant, il était trop tard, car notre tour de franchir la barrière était venu.

Ma mère fut celle qui présenta les papiers tandis que les hommes tournaient autour de la famille comme des vautours autour d’une carcasse d’animal crevé. Alors qu’elle récupérait le dernier papier et que nous nous apprêtions à passer de l’autre côté de la barrière, un des hommes qui nous tournait autour se saisit de ma sœur et la colla contre son buste. Plus elle se débâtait, plus l’homme riait aux éclats en l’enlaçant de plus belle. Ma mère oubliant sa propre sécurité se jeta sur l’homme qu’elle gifla sans retenue. Semblant alors réaliser son geste, elle porta sa main à ses lèvres et voulut parler, probablement pour expliquer et excuser son geste. L’homme fut plus rapide et lui rendit sa gifle du revers de la main, l’envoyant au sol avant de lever l’AK-47 qu’il portait en bandoulière et qu’il pointa sur elle. Mon père réagit rapidement et mit sa main dans la poche de son pantalon d’où il sortit une liasse de billets qu’il agita frénétiquement afin d’attirer l’attention de l’homme.

Une fois les agresseurs soudoyés et calmés, je rejoignis ma mère à terre afin de l’aider à se relever. Je tremblais et une tâche grandissait au niveau de l’entrejambes de mon pantalon tandis que je ressentais une sensation de relâchement et de bien-être au niveau du bas-ventre. Elle me tendit les bras en souriant tendrement et alors que je l’aidais à se lever, je sus ce qui produisait l’odeur inhabituelle et désagréable que je sentais depuis notre entrée dans la forêt. Derrière elle, sur le bas-côté du chemin et suffisamment enfuis dans la forêt pour ne pas être remarqués de prime abord, mais pas assez éloignés pour que quiconque regardant attentivement ne puisse les voir, d’autres hommes se tenaient au-dessus d’une fosse. Une file partait du bord de la fosse et s’étirait entre les arbres pour arriver sur une zone juste à côté de la barrière, où les personnes dont le passage avait été refusé étaient mises en attente. Ces derniers arboraient sur leur visage une expression fatiguée, mais résolue.

Mon regard parcourut une fois de plus la succession de gens jusqu’au bord la fosse où se tenait, à genoux, une petite fille. Rapidement, mon esprit retourna à quelques jours plus tôt et je revis son sourire lorsque je lui avais tendu le bouquet de marguerites toujours attachées à leurs racines. Elle était si jolie.

«          – Ne regarde pas ! »

Le cri sanglotant de ma mère me ramena à la réalité en même temps que le hurlement de ma petite compagne dont je m’étais épris et avec qui j’avais décidé naïvement, mais fermement de passer le restant de mes jours. Elle, qui avait un rire si mélodieux. Maman voulait me protéger de la réalité du monde, tout comme elle avait maquillé notre fuite en visite familiale. Elle avait fait toutes ces choses pour la même raison qu’elle tirait frénétiquement sur mes épaules à ce moment précis : une mère fera tout ce qu’elle peut pour protéger ses enfants des horreurs du monde. Cependant, même si l’amour qu’elle me portait n’avait aucune limite, sa vitesse et sa force en avaient. Je vis le bras aux muscles saillants se brandir. De manière involontaire, je fis parcourir mon regard le long du biceps contracté et recouvert de gouttelettes de sueur. Impuissant et inapte à comprendre entièrement, mais suffisamment éveillé pour en souffrir, je vis le poignet robuste et souillé au bout duquel s’érigeait la main tenant une machette maculée de sang et qui descendait inéluctablement vers la chose la plus belle et la plus innocente que je n’avais jamais vue.

FIN

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4 Commentaires à “Bons baisers de Mélancolie”

  1. Girubutwari dit :

    C’est triste comme histoire mais l’amour finit par triompher.

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  2. ruhumuza dit :

    En effet très très triste. J’aime beaucoup le style de l’auteur et c’est peu dire. Il nous a promis très prochainement de faire une contribution hebdomadaire dans cette rubrique culture, j’espère que la mayonaise prendra avec les lecteurs.

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  3. Girubutwari dit :

    La promesse est une dette ! J’espère qu’il ne nous laissera pas tomber avec notre soif de connaître la suite de l’histoire.

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  4. Natacha A dit :

    ..mpise ngira mélancolie du pays!!!j ai presque ressenti le soleil brulant sur ma peau…merci!

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