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Kagame, El-Béchir : le premier boycotté, le second félicité. Les dissonances de l’intervention humanitaire.

Publié : le 28 février 2011 à 14:08 | Par | Catégorie: Opinion
Le continent africain

Le continent africain

Ceux qui disent (encore) que l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire doivent vivre sur une autre planète. Parce qu’à en croire les événements actuels en Côte d’Ivoire, en Tunisie, en Egypte et en Libye : l’Afrique a atteint le summum dans le débat international, à tort ou à raison, cela reste à voir.

Mais revenons sur l’Afrique sub-saharienne : plus précisément sur la Côte d’Ivoire, le Rwanda et le Soudan. Ce dernier, marqué en février 2011 par le referendum et la scission du sud, a longtemps fait partie des têtes des charts de la controverse et monopolisait toute l’attention de Washington sur le problème du Darfour, grâce notamment à… George Clooney, la grande star hollywoodienne. Non vous ne rêvez pas. Celui-ci s’est senti investi de « sauver » le sort des pauvres africains du Sud Soudan, au Darfour justement, en les appelants à se libérer de la dictature du bad guy, l’islamiste Omar El-Béchir. Vous allez me dire : « qu’est ce que George Clooney a avoir avec le Darfour ? » A vrai dire, moi aussi je l’ignore. Une chose est sûre : son aura a fini par avoir raison sur le referendum. A coups de pubs et de messianisme dans les organisations caritatives occidentales grâce à sa popularité et surtout en ouvrant le site web Not On Our Watch[1], ensemble avec d’autres acteurs célèbres comme Brad Pitt, Matt Damon et Don Chaedle, l’interventionnisme américain se veut à présent glamour : à la rescousse des assez grands « nègres » soudanais que sont les Dinka et Nuer – « apeurés » par les nordistes musulmans.

Les Etats-Unis et leur(s) guerre(s) contre le terrorisme, ou encore l’influence grandissante de la Chine sur le continent,  font que tous les moyens sont bons pour déloger les despotes dits fondamentalistes et instaurer des Etats « démocratiques » d’une façon peu orthodoxe : un héritage des Bush. Oui, c’est du devoir des Etats-Unis de corriger les Failed States[2] dans le monde entier. Cette attitude impérialiste « illégale et légitime », comme le dit le philosophe et linguiste Noam Chomsky, que se prétend le pays de l’Oncle Sam, sont les résultats directs d’un combat de presque un demi siècle opposant Etats-Unis et URSS, capitaliste et communiste respectivement. Avec la Chute du Mur de Berlin en 1989, c’est le capitalisme qui triomphe haut la main. S’ensuit une politique américaine décomplexée, cette dernière se veut radicale et interventionniste, tout en étant ultralibérale à outrance pour combattre les derniers bastions communistes.

Mais voici le hic qui me permet, en même temps et légitimement, d’entrer dans le vif du sujet. C’est-à-dire : pourquoi un tel a le droit d’intervenir militairement et pas un autre, pourquoi un tel est accusé de crimes de guerre, voire de génocide et poursuivi pour être jugé et l’autre pas ? Ce sont les clés de mon analyse.

Et comme départ : le très controversé rapport « mapping » de l’ONU[3] fuité via le journal français Le Monde, l’an passé, sur les crimes commis par l’armée patriotique rwandaise et ses alliés dans l’ex Zaïre a été un incident diplomatique de grande envergure. La version définitive était attendue le 01 octobre 2010, mais déjà les journaux s’emballaient à cœur joie.

« En nous informant des atrocités commises, le R.D Congo, le Rwanda et le Burundi sortent de l’anonymat et, je l’espère, d’une longue période d’impunité »

La deuxième guerre de la RDC

La deuxième guerre de la RDC

Le point dans le rapport qui hérissa Kigali nous vient du cité journal le Monde qui écrit le 02 septembre 2010, sur le rapport à venir du 01 octobre par le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme :

«Il détaille les massacres, viols et pillages commis par des militaires de plusieurs pays, notamment du Rwanda, au cours des deux guerres qui se sont déroulées dans l’ex-Zaïre (…) fournissent une base pour des poursuites judiciaires à venir contre les auteurs de ce que le HCDH qualifie de « crimes contre l’humanité, crimes de guerre, voire de génocide » après des années d’impunité. Ces informations ont provoqué un tollé à Kigali, qui a tenté pendant des semaines d’étouffer le rapport et menace désormais de retirer ses 3 550 soldats de la paix au Soudan s’il était publié. Jeudi, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a invité le Rwanda à revoir sa position pour ne pas mettre en danger la stabilité dans la région »[4]

Quant au journal allAfrica du 07 septembre 2010, il va dans le même sens : « Les autorités rwandaises n’ont toujours pas digéré les accusations de violations graves des droits de l’homme et du droit humanitaire en territoire congolais, mises à charge de leur armée par le dernier rapport de l’ONU »[5]

Le petit aperçu des avis de ces deux journaux internationaux, parmi les plus proéminents, nous permet de comprendre la haute importance de ce rapport, mais surtout de démystifier la région qu’est celle des Grands Lacs. En effet, cette partie du monde fut longtemps méconnue, mais depuis le génocide de 1994, c’est au devant de la scène internationale qu’elle fut propulsée, tragiquement. En nous informant des atrocités commises, le R.D Congo, le Rwanda et le Burundi sortent de l’anonymat et, je l’espère, d’une longue période d’impunité. La mondialisation, n’a-t-elle pas  le don de dévoiler – mais aussi de voiler – des parts de réalité avec une rapidité dans le temps impressionnante ?

A présent on s’envole pour Khartoum. Retour au Soudan, après le référendum qui opta pour l’indépendance du sud Soudan et Juba, sa capitale. Mais focalisons-nous davantage sur le Nord Soudan d’Omar El-Béchir. Ce dernier est lui aussi accusé de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de génocide. Mais mon intérêt est plutôt de vous montrer ce que disaient les journaux internationaux sur El-Béchir – avant le référendum. Parce qu’aujourd’hui, les discours ont radicalement changé…on le félicite à présent, depuis qu’il donné « feu vert » à la demande (de Washington) – de l’indépendance des sudistes.

Dans le même journal : allAfrica, Omar El-Béchir était plutôt vu comme l’homme qui voulait la réconciliation à l’issue du référendum de janvier 2011, comme on peut le voir sur le site, notamment celui du 29 décembre 2010, en titre : ‘Si vous choisissez l’unité, bienvenue ! Si vous choisissez la sécession, bienvenue aussi !’

« Voilà deux phrases prononcées le 28 décembre dernier par le président soudanais, Omar El Béchir, et qui auront frappé de surprise plus d’une personne. Le chef de l’Etat soudanais était si radicalement opposé à toute idée d’indépendance du Sud-Soudan que ce changement de ton, allant même jusqu’à qualifier ce dernier de pays « frère », a de quoi étonner»[6]

Je feuillette davantage : en tapant « Omar El-Béchir » dans l’historique d’allAfrica. La Côte d’Ivoire ne manque pas d’y apparaître. Voyez vous-même, dans l’article du 28 décembre 2010 : Titre – « Côte d’Ivoire: Un ex-conseiller politique de Bill Clinton répond à Luis Moreno Ocampo, procureur de la CPI »

« Une commission d’enquête sur les crimes de guerre sera mise sur pied dans les jours à venir. Le procureur de la Cour pénale internationale, M. Luis Moreno Ocampo (…) le patron de l’une des plus hautes institutions judiciaires des Nations unies s’engage (…) le fait sans surtout tenir compte des répercussions politiques que ses déclarations peuvent avoir sur le terrain. A travers ses menaces directes, il remet en cause la partialité de l’institution qu’il dirige et la communauté internationale.

Cette façon cavalière de s’engager dans les affaires intérieures des Etats africains (…) Il a fait allusion à la culpabilité du Président soudanais comme un fait accompli et n’a jamais utilisé le terme «présomption d’innocence (…) Quand, comment et où Moreno choisit d’intervenir »[7]

Et ça continue. Le journal du 05 septembre 2010, toujours sur allAfrica écrit : « Le « Pays des mille collines » y est en effet accusé de « crimes contre l’humanité, crimes de guerre, crimes de génocide » (…) Kigali, qui tente de faire chanter l’ONU, menaçant de retirer ses 3550 soldats de la paix au Soudan, si toutefois la publication du rapport querellé prévue pour le 1er octobre, était faite. Un chantage qui pue vertement l’aveu de culpabilité avant que le tribunal ait prononcé la moindre sentence (…)

Certes, il n’a pas tort de tirer la couverture à lui, mais il gagnerait à montrer patte blanche plutôt que de vouloir enfiler le manteau de l’impunité, à l’exemple de son parfait homologue soudanais, Omar El Béchir».[8]

Encore meilleur, celui du 16 septembre 2010 (toujours sur allAfrica) se veut une critique pointue du donneur de leçon, Washington, en suivant le point de vue de Noam Chomsky que j’ai évoqué dans l’introduction. Il est écrit en titre:
«Afrique: Le regard de l’Afrique institutionnelle sur la Cour pénale internationale à travers l’affaire Omar El Béchir :

L’invasion de l’Irak fut une action de guerre anglo-américaine condamnée par la majorité des Etats membres de l’Onu. Plus loin en arrière, les Etats-Unis d’Amérique ont procédé à l’arrestation d’un chef d’Etat dans son palais, dans son pays, l’ont embarqué de force et l’ont fait juger et condamner par les tribunaux américains.

S’agissant du traité de Rome, les Etats-Unis d’Amérique ont signé des accords bilatéraux très particuliers avec certains Etats, dans le but de procurer une forme d’immunité de juridiction à leurs nationaux susceptibles d’être poursuivis pour crime de guerre et crime contre l’humanité. Or la multiplication de ce genre d’accord rend (…) les rendant du coup inutile par rapport à leurs motivations premières ».[9]

Autre journal (indépendant), le Vigile du Québec donne un point de vue pour le moins quasi méconnu en écrivant avec conviction que tout ceci serait un complot des Etats-Unis et des Nations Unies :

« Le même Ban Ki-moon qui affirme aujourd’hui que Laurent Gbagbo doit partir n’hésitait pas, en septembre dernier, à rendre gentiment visite au plus grand assassin sur terre, le président du Rwanda, Paul Kagame. Le cloporte Ki-moon est allé au Rwanda s’excuser gentiment pour la fuite d’un rapport détaillé, qui a été produit au bout de plusieurs années d’enquête et qui incrimine le génocidaire en chef de Kigali pour le massacre de centaines de milliers de civils innocents en RDC. Et ce rapport n’est que la confirmation de nombreux autres rapports et de nombreux témoignages frappants, parfois gardés secrets par l’ONU, parfois largement diffusés, mais laissés sans suite et ensevelis sous (…) l’histoire convenue et fausse, du génocide rwandais.

Paul Kagame est un criminel, mais c’est un bon client de l’Empire, alors il n’est aucunement inquiété. Le secrétaire général de l’ONU s’agenouille devant lui tandis qu’il se plaint avec vigueur de la désobéissance de M. Gbagbo (…) Soit dit en passant, il est remarquable de constater l’absence des médias étrangers dans les régions occupées par les Forces nouvelles, ce qui est une répétition du procédé employé au Rwanda, entre 1990 et 1994 (…) Aujourd’hui, les reportages que nous voyons concernent essentiellement ce qui se passe à Abidjan. Le reste de la Côte d’Ivoire n’existe pas, semble-t-il (…) Si un bain de sang a lieu en Côte d’Ivoire, on l’imputera très certainement à M. Gbagbo (…) N’est-il pas étrange qu’aujourd’hui, le cartel médiatique occidental n’ait d’yeux que pour l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire et ne nous parle aucunement du dictateur Blaise Compaoré, qui règne pourtant sans partage sur le Burkina Faso depuis 23 ans, alors que la Constitution burkinabée autorise deux mandats de cinq ans»[10]

« La légitimité politique ne s’acquière pas par les armes ou encore par les beaux discours »

En conclusion, je confirmerai certaines rumeurs, notamment que cet aperçu de l’attitude de la communauté internationale, que la sociologue française Danielle Bleitrach dit à ce propos que « l’intervention humanitaire apparaîtra pour ce qu’elle  est un discours hypocrite à géométrie variable, où seuls les intérêts sont constants»[11], dans mon cas s’agissant des affaires africaines, me laisse fort perplexe quant aux événements futurs du continent. Il m’apparait clair à présent qu’on peut encore parler d’impérialisme militaire, économique mais aussi médiatique de l’occident où les africains apparaissent, à nouveau, n’être que d’ « appauvris » instruments au service des anciennes et nouvelles puissances coloniales. On se rend compte que l’essentiel n’était pas tant la démocratie qu’ils chantent haut et fort : cette noble vertu des Lumières – possible que sous intervention humanitaire. Parce que l’exemple de la cécité délibérée des dictatures de Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte et Kadhafi en Lybie en ont choqué plus d’un. Cependant la chute brutale de ces derniers a de quoi présager un 21èmesiècle africain plus brillant tout en signalant concomitamment que ce ne sera pas l’occident qui tiendra le premier rôle dans la quête de démocratie, mais le peuple africain ! Donc pour le cas du Rwanda : l’espoir de voir déguerpir Kagame comme Ben Ali est permis.

Mon analyse ne se veut pas moralisatrice, voulant différencier les bons des méchants, mais plutôt une tentative de montrer que les avis divergent toujours autant, malgré la soi disant mondialisation qui nous veut tous « citoyens du monde ». Chaque réaction créée automatiquement sa contre réaction. De plus, je crois qu’il en va du droit de chaque peuple de décider de son propre destin. L’ingérence, souvent pour ses propres fins – on l’a vu, est souvent responsable de catastrophes irréparables. Et je conclurai sur une note d’espoir pour les assoiffés de justice et de liberté que : c’est la volonté des peuples opprimés qui finit toujours par triompher. Toujours ; et ce tôt ou tard. Parce que la légitimité politique ne s’acquière pas par les armes ou encore par les beaux discours, mais par l’approbation de chaque citoyen : l’unique et véritable souverain de la nation.

Jean Bigambo
JamboNews.net


[1] http://notonourwatchproject.org/

[2] Noam Chomsky Les Etats manqués. Fayard (pour la traduction française : 2007)

[3] http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=22873&Cr=Congo&Cr1=

[4] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2010/09/02/l-onu-va-publier-un-rapport-accusant-le-rwanda-de-crimes-en-rdc_1406053_3212.html

[5] http://fr.allafrica.com/stories/201009070222.html

[6] http://fr.allafrica.com/stories/201012300545.html

[7] http://fr.allafrica.com/stories/201012281085.html

[8] http://fr.allafrica.com/stories/201009060601.html

[9] http://fr.allafrica.com/stories/201009160720.html

[10] http://www.vigile.net/La-guerre-civile-et-le-parti-pris

[11] Danielle Bleitrach : http://socio13.wordpress.com/

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2 Commentaires à “Kagame, El-Béchir : le premier boycotté, le second félicité. Les dissonances de l’intervention humanitaire.”

  1. Judith dit :

    Le monde de demain va bientôt se retrouver dans une situation extrêmement compliquée à cause de l’égoisme, ségregation, mensonge exageré et ‘une injustice notoire. Le monde d’aujourd’hui est en train d’échouer d’appliquer les valeurs démocratiques, rendre une bonne impartiale justice à cause de la course aux interêts politiques, économiques et géopolitiques,…
    Aussi longtemps que certains Etats et leurs soi-disant juridictions prétendront toujours de garder la paix dans telle ou telle autre région alors a que c’est la division ou balkanisation qu’on veut appliquer ou attiser la guerre pour raison de pillage,,…tant que les juridictions continueront toujours à montrer une partialité ou à se taire pour ne pas rater le pétrole,diamant, coltan,or ,…la justice sera toujours dans l’embarras et il faut toujours s’attendre q’un jour les peuples du monde peuvent s’unir en se soulevant pour changer le courant de ce système.

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  2. kasongo Serge dit :

    Disons que la puanteur de Kagame a même contraint les autorités françaises à annuler la visite du printemps du minable homme à Paris. L’entourage du président français est décrié actuellement pour ses accointances avec les dictateurs du Maghreb. Accueillir un chef de gang comme Kagame allait être un événement qui ferait couler Sarkozy.

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