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Rwanda : les femmes, vecteurs (invisibles) de la démocratie ?

Publié : le 5 février 2012 à 13:15 | Par | Catégorie: Opinion
Source: Unaids.org

Source: Unaids.org

Oui si on cite qu’au parlement rwandais, elles représentent, depuis les élections législatives de 2008, plus de 56% de membres élus.  Un record mondial qu’il faut féliciter. Bien sûr, après le génocide rwandais de 1994, les hommes manquent à l’appel, faisant que sur les bulletins de vote, les femmes prennent le dessus et, disons-le, par défaut. Elles ont ainsi comblé un manque propre aux situations des lendemains de guerres épouvantables. Néanmoins et avec le risque que mon propos soit taxé de paternaliste, il faut avouer que les femmes politiques rwandaises ont su être à la hauteur, au point d’être des modèles pour l’Afrique, voire de l’Occident. A titre d’exemple, Dr. Aisa Kirabo Kacyira, qui a été nommée en octobre 2011 “au poste de Directrice exécutive ajointe d’ONU-Habitat, en tant que Sous-Secrétaire générale”1. Ou plus récemment encore, le prix “Women Have Wings Courage Award”2, décerné à Aloysea Inyumba, Ministre rwandaise de la Famille et du Genre.

Nous sommes tous d’accord que la parité est un pas en avant. Mais après ? Des femmes au parlement, cela veut dire quoi ? Quel(s) rôle(s) jouent-elles…aux prises avec une dictature manœuvrée par le Général Paul Kagamé – transformant celles-ci en amazones ? Symbolisent-elles toujours le progrès, à l’image de « la liberté guidant le peuple » : la toile célèbre de Delacroix, emblème de la révolution française ? Je ne serai répondre à toutes ces questions en un article, hélas.

Pour autant, il serait prématuré de conclure que le Rwanda est un paradis pour la femme. En effet, la parité cela veut dire aussi que la femme ne représente plus ce symbole idéalisé et intouchable. Vous comprendrez aussitôt si je vous cite le cas de Victoire Ingabire, prisonnière politique parce qu’ayant eu l’audace d’affronter Goliath, le parti « majoritaire » FPR (Front Patriotique Rwandais) de Paul Kagame (quoique avec 93% des voix amassées, on est plutôt dans le « totalitaire »), aux élections présidentielles d’août 2010. Deuxième cas : bien qu’on sache déjà que la liberté d’expression est inexistante au Rwanda, il est important de rappeler que cette règle s’applique aussi aux femmes-journalistes rwandaises. De fait, rien d’étonnant à voir la rédactrice-en-chef du journal Umurabyo, Agnès Uwimana Nkusi et sa consœur Saidath Mukabibi toutes deux être emprisonnées, politiquement, pour « minimisation du génocide (des Tutsi en 1994), incitation à la division (divisionnisme) et diffamation » et « incitation à  troubler l’ordre public » respectivement. Enfin, le dernier exemple, le plus grave comme le plus contradictoire se passe chez le voisin, en République Démocratique du Congo, au Kivu plus précisément, où la situation de la femme est la pire au monde, à cause des conflits armés qui y sévissent depuis plus d’une décennie. On sait également que l’APR (branche armée du FPR) est, parmi d’autres, directement impliquée dans ces crimes contre l’humanité, notamment par l’intermédiaire du général Bosco Ntaganda (trait-d’union entre Kigali et Kinshasa, jouant ainsi les « remplaçants » de Laurent Nkunda, ce dernier destitué par Kagame). Bref, une frontière nationale au pouvoir magique de transformer la femme soit en parlementaire éminemment respectée soit en butin de guerre subissant des violences sexuelles. Comment le Rwanda, si moderne soit-il, peut-il échapper à ce qui se passe à quelque centaines de kilomètres au-delà de son territoire ?

A côté des femmes siégeant au gouvernement – cette pseudo-émancipation qui éclipse les réalités profondes du pays (quand on sait, par exemple, que l’avortement est illégal au Rwanda, donc que la femme n’est pas propriétaire de son corps) – on a, aussi, les travailleuses dans l’ombre. Celles qui militent, au quotidien, pour une société plus juste, sans pour autant passer à la télévision et à la radio, des outils de diffusion aux mains du régime. Je pense notamment à la trésorière du parti de Victoire Ingabire : Alice Muhirwa. Son travail, outre le fait d’apporter quotidiennement le repas à sa présidente emprisonnée, est de se battre pour exiger la libération de tous les prisonniers politiques (en majorité des hommes) qui ne cessent de remplir les établissements correctionnels de l’Etat rwandais. Enfermer pour redresser tous ceux qui dévient du discours normatif. C’est vous dire le progrès ! Du coup les prisons au Rwanda sont surpeuplées – et ce sans vous parler des conditions de vie carcérales déshumanisantes.

Les hommes manquent à l’appel dans la société active, de nouveau. Un impact lourd de conséquences à long terme sur les structures familiales rwandaises traditionnelles. Bref, un foyer au Rwanda, c’est l’époux qui vit avec la peur au ventre d’être le « prochain » sur la liste quand l’épouse, au-dessus d’elle, plane l’ombre de la jeune veuve – incapable de subvenir aux besoins de ses enfants, brusquement orphelins de père (rappelons-le, au Rwanda c’est généralement le mari qui est le chef de famille, symboliquement et financièrement).

Pourtant, Alice n’a pas peur de faire face à cette absurdité. En effet, si elle ne le fait pas, qui le fera ? Les intimidations, les disparations et menaces de détentions, elle vit ça – stoïquement. Alice désire simplement vivre dans un pays libre de toute terreur. “C’est pour cette raison que nous faisons ce qui nous faisons, contre toute logique. Qu’au bout de ce tunnel, il y a la lumière” 3. Sa détermination et son courage, elle les puisent dans l’idéal démocratique : Mme Victoire Ingabire, son héroïne. Deux femmes, ensemble pour la liberté. Ne sont-elles pas au fond les ébauches, voire véritables moteurs du Rwanda à venir ? Oui, si elles ont à leurs côtés des hommes dotés du même courage. Or ce sont justement ces derniers qui font défaut, pour les raisons citées plus haut.

Le contexte du Rwanda est donc très ambigu, suite au génocide de 1994, comme dit en introduction. Anthropologiquement parlant, s’ajoute à ça que le petit pays des Grands Lacs a un pouvoir patriarcal (c’est-à-dire commandement du « père ») fort centralisé – dirigé par une élite guerrière « mâle ». Une société où l’homme domine avec autorité et violence est le terreau idéal des régimes totalitaires (donc anti-démocratiques), nous le rappelle encore l’historien-démographe français Emmanuel Todd. La femme y joue un rôle secondaire, souvent d’appui, passif, à ce système inégalitaire et fort hiérarchisé. A une exception près: Pauline Nyiramasuhuko, alors Ministre de la Famille en 1994, est la première femme condamnée à vie par un tribunal international pour génocide et incitation aux viols. Une sentence rendue le 24 juin 2011, après plus de dix ans de procès.

Revenons à l’est du Congo, où là l’assujettissement catastrophique de la femme, prise au piège entre des seigneurs de la guerre congolais, rwandais et ougandais ne fait qu’assombrir l’avenir de cette région, tant la culture de l’impunité, et souvent sous le regard complaisant de la communauté internationale, y est encrée dur comme fer. Ce qui brise ainsi toute chance de voir la région de l’Afrique centrale dans sa globalité embrasser une démocratie où la femme bénéficie d’un statut égal à l’homme.

Finissons sur une note d’espoir. Qu’ailleurs, des figures comme l’activiste libérienne Leymah Gbowee, la kenyane feu Wangari Maathai, la birmane Aung San Suu Kyi ou la pakistanaise feu Benazir Bhutto, devenues des emblèmes de progrès dans des pays où d’une part la situation de la femme laisse à désirer et les pouvoirs d’opposition politique difficiles à débattre d’autre part, elles nous laissent pas moins un héritage notoire, où Alice Muhirwa et Victoire Ingabire viennent également compléter le tableau.


Jean Bigambo

Jambonews.net

1 http://www.un.org/News/fr-press/docs/2011/SGA1309.doc.htm
2 http://www.migeprof.gov.rw/?Hon-Inyumba-wins-Award
3 “It’s the reason why we do what we are doing against all odds. It’s because we know at the end of this tunnel, there is light.” L’interview donnée à The Africa Global Village: http://www.africaglobalvillage.com/en/central-africa/rwanda/1039-time-is-nothing-when-there-is-determination-victoire-ingabire-umuhoza.html
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5 Commentaires à “Rwanda : les femmes, vecteurs (invisibles) de la démocratie ?”

  1. kagati dit :

    Jean Bigambo,
    ahubwo uwaguha ubushobozi ugahemba Pauline Nyiramasuhuko!!!!!!!!!!!!!! ntiyatunganyije se? ndumva abandi ntacyo bahemberwa!!!!!!!!!!!!!

    http://www.lefigaro.fr/international/2011/06/24/01003-20110624ARTFIG00460-rwanda-une-premiere-femme-condamnee-pour-genocide.php

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  2. jio dit :

    c’est une bonne chose que les femmes puissent représenter quelque chose de très fort au rwanda reconnaissons que ces femmes que l’on voit à l’onu nottamment ce sont des femmes que le rwanda envoi partout dans le monde pour faire parler de lui du positif( le rwanda numéro un dans la représentativité des femmes) avouons le aussi que si ces femmes se taisent devant des situations inadmissibles telles que répressions des mmédiats critiques leur rôle ne signifie rien dans ce cas on les auraient utilisées pour d’autres intérêts et ce serait domage mais je ne vois pas leur rôle, sont elles capables de se faire entendre par kagame et obtenir de lui quelque chose d’essentiel pour le bien de toute la nation ? j’ai dit bien de toute la nation

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