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Gérard Karangwa: « Au Rwanda, le peuple a besoin de changement(…)pacifique et démocratique »

Publié : le 11 novembre 2013 à 22:38 | Par | Catégorie: Actualité

Le 21 juin dernier Gérard Karangwa Semushi, Président provisoire du Pacte Démocratique du Peuple – Imanzi, atterrissait à Kigali dans l’objectif de faire enregistrer le parti politique. Jambonews s’est entretenu avec lui à propos de l’avancement sa mission ainsi que sur certains aspects de la vie politique au Rwanda.

 

Gérard Karangwa et Faustin Twigiramungu à l'aéroport de Zaventem le 20 juin 2013

Gérard Karangwa et Faustin Twigiramungu à l’aéroport de Zaventem le 20 juin 2013

Jambonews : Dans quel but avez-vous été au Rwanda ?

Gérard Karangwa Semushi : J’ai reçu la mission de faire enregistrer notre parti au Rwanda pour pouvoir fonctionner et exercer nos activités politiques en conformité avec les lois du pays.

Est-ce que vous avez atteint ces buts ?

« Pour faire enregistrer un parti politique au Rwanda, il s’agit d’un processus ayant plusieurs étapes. Aujourd’hui (NDLR, 9 octobre 2013) nous sommes à la 4ème étape sur 6 à accomplir. À ce stade, nous nous estimons heureux et restons confiants quant au  reste des étapes à remplir ou franchir. »

Pouvez-vous nous répéter ces étapes pour qu’on puisse en savoir plus sur les démarches à suivre pour l’enregistrement d’un parti politique au Rwanda ?

« Oui. Premièrement, il nous a fallu rassembler les documents nécessaires, comme on venait de l’extérieur du pays, c’était surtout des documents personnels qu’on nous demandait. 

La deuxième étape consistait à sensibiliser, mobiliser, voir recruter les personnes qui devaient constituer les membres adhérents et fondateurs du parti. La loi au Rwanda exige qu’un parti ait au moins 5 membres par district et au  moins 200 membres au  niveau national, pays qui compte en total 30 districts. Une fois qu’on a réuni le nombre de membres exigés, on passe à la troisième étape. Il s’agit de se concerter et se mettre d’accord sur la date probable de la tenue de notre Congrès ou assemblée constituante. Pendant la quatrième étape, on doit déposer une lettre à la mairie qui demande l’autorisation de la tenue de cette assemblée constituante. Dès que vous avez cette autorisation, vous tenez votre assemblée et une fois finie avec celle-ci, vous constituez le dossier complet.

Vous déposez ce dossier au RGB, le Rwanda Governance Board, chargé des partis politiques. »

Pensez-vous que vous allez obtenir cette permission ou est-ce que vous craignez qu’il y ait des problèmes dans vos démarches à venir ?

 « Je ne saurais pas dire aujourd’hui s’il y aura des problèmes ou pas. Nous évoluons au fur et à mesure des événements qui nous arrivent, mais jusqu’à ce jour on n’a pas rencontré de difficultés. Nous espérons que cela ne changera pas. D’ailleurs ce sont les autorités, à travers le ministère de l’Intérieur, qui ont appelé les partis politiques de l’extérieur, à venir exercer leurs activités politiques au Rwanda. Nous espérons qu’ils ne vont pas se dérober de leurs obligations, qui consistent à accueillir les partis  qui auront réuni les documents nécessaires et qui auront suivi les règlements en vigueur. Comme de notre côté, nous prenons nos responsabilités, en essayant de suivre les lois d’enregistrement d’un parti politique, qui nous obligent à réunir pas mal de documents. »

Vous pouvez alors confirmer que vous n’avez pas rencontré de problèmes majeurs lors de cette démarche d’enregistrement ?

 « Jusqu’à cette date, nous n’avons rencontré aucune difficulté majeure. Seulement, il n’est pas facile de parvenir à remplir toutes les exigences pour enregistrer son parti. Malgré la multitude de procédures, on continue. »

Vous estimez, alors qu’il n’est pas très facile d’enregistrer un parti. Est-ce que vous pensez qu’une autre personne ou un autre parti pourrait être confronté à des problèmes ?

« Non, les problèmes sont surmontables, mais je dirais que dans des conditions régulières, ces étapes ne devraient pas exister. Néanmoins la loi c’est la loi et elle doit être appliquée et suivie. En plus, je demande aux compatriotes qui ont des partis, de venir sur place et d’affronter, comme nous le faisons. Je sais bien qu’on y arrive avec la détermination. L’essentiel c’est de savoir ce qu’on veut et où on veut aller. »

Existe-t-il au sein de la population vivant au Rwanda un grand intérêt politique ?

 « Au Rwanda, le peuple a besoin de changement, mais il faut le préciser, ils ont besoin d’un changement pacifique et démocratique. Comme vous le savez, la population a encore la mémoire de l’histoire récente. Ils aimeraient alors voir un changement, mais qui se passe surtout pacifiquement et démocratiquement. »

J’aimerais savoir si la population s’engage activement dans la politique. Vous avez par exemple besoin d’un certain nombre d’adhérents. Est-ce que c’était facile de trouver des personnes prêtes à vous soutenir ?

 « Oui, bien sûr. On est arrivé à rassembler le nombre de membres exigés et encore plus. On a mobilisé, je dirais le triple jusqu’au quadruple du nombre de personnes exigées pour qu’ils soient membres dans notre parti. C’est pour (te) dire comment les gens ont soif de s’engager dans le processus de changement dans leur pays. Il y a toute une jeunesse qui s’engage. D’autre part, les gens de tout âge et couche sociale aimeraient donner leur contribution pour que les choses changent.  Et encore, tout cela dans un cadre pacifique et démocratique. Les Rwandais ont soif de changement pacifique. »

Juste avant les dernières élections législatives, il y a eu des attaques de grenades. Que savez de ces attaques ?

 « Premièrement, permettez-moi de m’incliner devant la mémoire des personnes qui ont péri lors de ces attaques. Je n’en sais pas beaucoup plus que vous. Comme tout le monde ici, j’ai reçu les nouvelles par radio. Aujourd’hui, nous ne nous trouvons pas dans un cadre légal, nous ne détenons pas l’autorité morale qui nous permettrait de poursuivre ni même d’enquêter sur ce genre d’incidents. »

Mais, qu’est-ce que vous en pensez ?

 « Je l’ai dit. Je n’ai pas pu suivre ces événements d’une manière qui me permette de rendre un avis quelconque. Ces actes sont déplorables. Nous perdons notre force vive et les autorités responsables devraient enquêter et déterminer les coupables ! […] »

Il y a quand même eu des discussions entre les gens, concernant ce thème ? Quelle était l’opinion pesante de ces discussions ?

 « Comme, je l’ai déjà dit, souvent, ces attaques arrivent pendant des périodes semblables. On dit que : “c’est encore passé pendant une période d’élection.” Mais le prochain jour, on continue sa vie et ses occupations quotidiennes. Un incident pareil arrive. On en parle pendant un jour et après on continue sa vie. C’est là qu’il nous faut le cadre légal pour qu’on puisse enquêter et rendre compte à la population. »

Je trouve qu’on reçoit un peu l’impression que les Rwandais sont déjà habitués, en quelque sorte, à ce genre d’attaques. Un fait difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne se trouve pas sur place. Est-ce qu’alors cette sorte de violences est devenue un fait accepté comme faisant partie de la vie ? Ou existe-t-il une certaine peur ? 

 « Non, il n’y a pas de peur. Si tu poses des questions concernant ces violences, les gens vont surtout te dire quand elles se sont passées. Mais comme je l’ai dit le lendemain c’est oublié. En effet, c’est devenu un fait banal. C’est déplorable. Ça ne devrait pas être banal. »

Est-ce que vous diriez que les autorités font de leur mieux pour trouver les responsables de ces attaques ?

 « Je n’ai pas suivi l’affaire. Je ne peux pas te dire où la police en est. Il faudrait acquérir des informations auprès de la police pour en savoir plus. »

Quelle est votre opinion sur les élections qui viennent de se dérouler en septembre ?

 « Moi-même j’ai voté. Je n’étais pas dans tous les bureaux de vote à travers le pays, alors je trouve difficile de vous donner une opinion générale. À l’heure où je suis allé voter, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas d’engouement. Les gens venaient sans se presser. C’était bien organisé à l’intérieur du bureau de vote, de telle façon, qu’on ne prenait pas beaucoup de temps pour voter. Dans l’isoloir étaient affichés les noms et symboles des partis pour lesquels on pouvait voter. »

Est-ce que vous pouvez dire si une grande partie de la population est allée voter ?

« Comme je l’ai dit, je n’étais pas dans tous les bureaux de vote du pays. »

Alors, dans le bureau de vote où vous vous trouviez ? Est qu’il y avait un intérêt pour les élections ?

 « Les gens y allaient sans engouement. Ils y allaient plus par devoir patriotique que par enchantement. »

Est-ce que les élections se sont déroulées dans un cadre légal et transparent ? 

« Je ne peux pas dire si elles étaient transparentes. Je ne suis pas un observateur d’élections. Vous pouvez vous adresser aux observateurs nationaux et internationaux. En plus, je n’ai pas fait attention à la démarche pendant toute la journée minute par minute jusqu’au dépouillement. Moi j’y suis allé en tant que citoyen et j’ai voté.

Concernant le cadre légal, je ne sais pas de quelle(s) loi(s) vous parlez. S’il s’agit de la loi électorale, bien sûr que, ceux qui organisent les élections préparent des lois qui vont réguler le processus. »

Si je parle de cadre légal, je veux savoir si les votants n’ont pas été par exemple contraints d’aller voter.  Est-ce qu’il y a eu des intimidations comme en a connu le PS-Imberakuri ?

« Là où j’ai voté, je n’ai pas remarqué d’intimidations. Maintenant, je ne peux pas dire s’il y en a eu ou pas. Peut-être vaut-il mieux parler à ceux qui ont connu des intimidations, pour en savoir plus. Je n’ai rien remarqué auprès des gens qui allaient voter. »

Avez-vous remarqué des cas d’intimidations avant les élections ?

 « Avant ces élections, on était en phase de campagne. Il y a des partis qui pendant leurs campagnes ont eu des réserves quant au déroulement du processus de campagne. Comme vous l’avez remarqué, ceci est apparemment arrivé au PS Imberakuri. Apparemment, ils se sont plaints auprès des  différentes autorités locales. Je ne sais pas si c’est ce dont vous parlez. De toute façon, ces informations sont passées par une radio locale. »

Pensez-vous que cette victoire impressionnante du FPR est due au fait qu’il n’y a pas assez de partis au Rwanda ? Ou pensez-vous que les Rwandais favorisent le FPR aux autres partis ?

 « Comme je l’ai déjà expliqué, on ne votait pas une personne ou un candidat, mais on votait pour un parti. Alors un petit paysan va se servir de quel moyen pour qu’il puisse faire entendre ses problèmes ? De toute façon, il ne sera pas entendu ou on ne l’entendra pas très bien. Je pense qu’il faut améliorer cela. »

Est-ce qu’alors le Rwanda a besoin plus de partis ou est-ce qu’il faut au pays un parti qui représente une vraie alternative ?

 « Je ne dirais pas que c’est une question de multitude. Ce n’est pas une solution. Je crois que le Rwanda a besoin d’une ouverture démocratique.

Pourquoi continue-t-on à créer de nouveaux partis ? C’est le manque d’un espace d’expression. Si le citoyen ordinaire, ou le petit paysan dont je parle avait un endroit ou une possibilité pour s’exprimer librement et faire passer ses idées, sans devoir passer par des partis, on en saurait plus sur ses besoins. Aujourd’hui, nous cherchons, au sein de notre parti, à arracher ce monopole de la communication politique aux partis. Nous réclamons une ouverture de l’espace politique.

Cet espace, cette ouverture favoriserait l’articulation des pensées et des idées et on arriverait mieux à regrouper les hommes en partis ou même en associations. »

Il reste à se demander s’il existe un parti qui pourrait faire face au FPR, un parti qui va dans une autre direction que le FPR ou qui défend les idées que vous venez d’expliquer.

 « Je dirais qu’il n’existe pas un parti capable de rassembler une opposition, un parti qui fait entendre une autre voix. Pour faire entendre une autre voix, il faut cet espace d’expression. Aujourd’hui, l’espace politique est hermétique, les gens ne s’expriment pas, mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Il manque l’espace politique, dès qu’il sera créé, nous pourrons articuler nos inquiétudes concernant le  futur de notre pays. Après on pourra ouvrir un débat avec le FPR et le peuple pourra choisir. »

Est-ce qu’aujourd’hui on peut affirmer que le peuple a un choix ?

« Je ne pense pas. Je pense que le FPR détient toujours un certain monopole. Il faudra cette ouverture qui permettra aux autres partis d’engager un débat avec le FPR et leur donnera un moyen de contestation. Il restera à voir si le FPR a l’audace et la capacité d’affronter, je le répète, pacifiquement ce défi. »

Est-ce que votre parti est capable d’atteindre ce but ?

 « Nous avons l’intime conviction qu’on peut y arriver. Je viens de passer trois mois, qui n’étaient pas sans difficulté, au Rwanda. Sinon je ne le ferai pas.  Nous avons la conviction que le PDP Imanzi aidera à établir une ouverture démocratique. Nous montrons qu’il est possible de prendre un autre chemin.  On essaiera de donner la parole au peuple rwandais, qu’il puisse s’exprimer librement et construire ensemble un Rwanda où les hommes doivent seulement obéir aux lois, connaissent leurs devoirs et obligations pour que tous ensemble puissions évoluer. »

Est-ce que vous avez rendu visite (en prison) à votre président fondateur Déogratias Mushayidi ?

 « Oui, dès mon arrivée au Rwanda je suis, tout de suite, allé rendre visite à Déo Mushayidi et aussi à Victoire Ingabire, présidente des FDU et au président de PS Imberakuri, Bernard Ntaganda. Régulièrement, je vais voir s’ils se portent bien. »

De quoi parlez-vous avec eux ?

« D’abord, on a échangé des nouvelles comme cela faisait longtemps depuis les dernières rencontres. De plus, ils me demandent comment j’avance et m’encouragent à continuer la mission, pour laquelle je suis venu. Moi aussi je les encourage à tenir bon, leur rappelle qu’ils ne sont pas seuls ni oubliés, qu’on continue le combat qu’ils ont entamé. »

Comment se portent-ils ? 

« Ça va. Ils ont le moral. Leurs conditions de détention sont toujours déplorables, mais ils tiennent bon. »

Vous les voyez souvent ?

« Oui. On peut y aller quand on a prévenu la direction. J’y vais souvent, sans problème. »

 

Deogratias Mushayidi

Deogratias Mushayidi source: RFI

Précisons qu’entre temps le parti avait obtenu la permission de tenir son assemblée constituante. Toutefois, les autorités se sont ravisées arguant que finalement ils avaient trouvé que le parti en formation serait le même qu’a fondé Déogratias Mushayidi (PDP-Imanzi, PDP pour Pacte de Défense du Peuple – et non Pacte démocratique du peuple qui en est la nouvelle appellation).

Pour rappel, le fondateur du premier PDP – Imanzi a été définitivement condamné à perpétuité par la haute cour de Kigali, en septembre 2010, qui avait affirmé que Mushayidi s’était rendu coupable de trois infractions sur les sept qui pesaient sur lui. Les trois crimes retenus contre lui étant l’atteinte à la sureté de l’État, l’usage de faux documents et l’incitation de la population à la désobéissance. Il était accusé par le Ministère public dans ce procès d’avoir travaillé avec les anciens hauts gradés de l’armée rwandaise aujourd’hui exilés en Afrique du Sud en vue de semer l’insécurité au Rwanda ; d’avoir collaboré avec les rebelles des FDRL basés au Congo ainsi que de s’être rendu responsable de propagande visant la perte de la confiance de la population à l’égard de l’autorité publique.[i]

Pour tenter de comprendre ce qui se passe, Jambonews a joint Jean-Damascène Munyampeta, Secrétaire exécutif de PDP-Imanzi, resté à Bruxelles. Pour lui les arguments des autorités sont sans fondement, car un parti politique n’existe pas en tant que tel tant qu’il n’a pas été reconnu. Selon Munyampeta, l’ancien PDP dont les autorités parlent était une association de fait qui n’a d’ailleurs pas existé au Rwanda, car il exerçait ses activités à l’étranger. De ce fait, le Secrétaire exécutif est étonné que les autorités parlent de formation politique maintenant. Il a également tenu à rappeler que la qualité de politicien a été refusée à Mushayidi et que sa formation n’a pas été condamnée et ne le pouvait pas, car elle était juste une association de fait, sans personnalité juridique par nature.

À la question de savoir si Mushayidi faisait partie de la nouvelle formation, Munyampeta a répondu par l’affirmative. Il a ajouté que rien ne peut le lui empêcher et ce dans les limites de ce que sa condamnation implique quant à la limitation de l’exercice de ses droits et libertés politiques.

Propos recueillis par Blaise Linaniye et Pacifique Habimana

Jambonews.net


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