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TPIR : Le Président du MRND peut-il être acquitté ? – Partie 3

Publié : le 12 avril 2014 à 10:23 | Par | Catégorie: Actualité

« Quoi qu’il ait dit, Ngirumpatse devait être condamné »

Pour l’avocat, c’est cette voie que Mathieu Ngirumpatse a empruntée. Ce qu’il a tellement bien fait que pour le condamner, il a fallu altérer ses propos, ou faire dire aux documents le contraire de ce qu’ils exprimaient.

minuarEt l’avocat cite à titre d’exemple le discours du 10 avril 1994, sur lequel la chambre s’est longuement attardée.  « L’appel « que les tueurs cessent de tuer » est qualifié  d’appel général à la paix (…). Etait-il criminel en avril 1994, d’appeler généralement à la Paix et au respect de la vie ? ». Au sujet de l’affirmation de la chambre selon laquelle cet appel était«déraisonnablement vague et ambigü », l’avocat argumente,« ambigü, c’est ce qui présente deux ou plusieurs sens possibles : tous les sens de l’injonction « que les tueurs cessent de tuer  » ne sont-ils pas « que les tueurs cessent de tuer » ?

A l’affirmation de la chambre selon laquelle il aurait fallu dire que « les Interahamwe doivent cesser de massacrer les tutsis immédiatement », Maître Weyl rétorque« fallait-il que les « Interahamwe », mot dont tous conviennent qu’il a désigné « tous les criminels » à partir du 6 avril, tous les civils tenant les barrages, quelle que soit leur ethnie, ne cessent de tuer que les Tutsis mais continuent de tuer ceux qui leur ressemblaient dans ce qui serait une chasse au faciès, les Hutus et les Twas, ou ceux qui étaient simplement identifiés comme des complices de l’ennemi ? ».Etl’avocat de s’exclamer« Quelle lecture ethniciste de la tragédie, qui oublie que les premières victimes de massacres, dans la nuit du 7 avril, ont été ces responsables politiques que l’on disait Hutus modérés, cette lecture qui des actes de génocide envisagés par la résolution fondant ce Tribunal, a glissé vers un génocide des Tutsis et « Hutus modérés », comme s’il y avait un gêne de Hutu modéré, avant de qualifier de négationnistes ceux qui ne se résignent pas à n’éprouver de compassion que sous une discrimination ethnique ? »

Et Maître Weyl continue ses questions en direction de la chambre d’appel « parmi ces civils qu’il fallait protéger des tueurs, où placer ceux de toutes ethnies, de toutes origines,  rançonnés et assassinés pour une caisse de bière ? (…) Et fallait-il ne s’adresser qu’aux adhérents du MRND, en laissant quartier libre à tous les autres, pour poursuivre le carnage ?

Et Maître Weyl de conclure « en reprochant à Matthieu Ngirumpatse d’avoir lancé un appel qui quant à cela était absolu, et général parce qu’il n’était ni  particulier ni restrictif, ils lui font  l’indigne procès de sa vertu quoi qu’il ait dit, Matthieu Ngirumpatse devait être condamné. »

Discours de Mathieu Ngirumpatse

A l’issue des plaidoiries, la chambre a accordé 10 minutes à Mathieu Ngirumpatse pour s’exprimer et c’est sur son discours que les débats en appel qui auront duré deux jours se sont clôturés.

Après avoir remercié ses avocats, sa famille, et toutes les personnes l’ayant soutenu, l’ancien Président du MRND s’est incliné « devant toutes les victimes de la tragédie qui s’est déroulée au Rwanda et dans les pays voisins, quelles que soient leurs origines, leur appartenance ou leurs convictions politiques. »

Il a ensuite dressé un constat de la situation politique rwandaise estimant que le peuple rwandais continuait de souffrir  « dans toute sa diversité, dans toutes ses composantes, et semble plus éloigné  que jamais de la réconciliation»avant desoulignerla nécessité de l’unité, du dialogue et de la tolérance  qui sont « une nécessité si l’on veut vivre dans une société harmonieuse. »

D’un ton calme et solennel, l’ancien Président du MRND  s’est ensuite exprimé « Le Rwanda a besoin d’être dirigé par des personnes qui ont le sens du dialogue. Nos adversaires politiques ne sont pas des ennemis, même si certains ne cachent pas leur volonté de recourir à la violence pour écraser les autres… Nous nous efforcerons donc de dialoguer avec les autres, pour voir ensemble, où se trouvent les intérêts de la Nation, pour chercher les voies du consensus… Quand les Rwandais cesseront de se craindre mutuellement, de se méfier les uns des autres, de manifester du mépris les uns envers les autres, c’est à ce moment que la démocratie se consolidera et que la référence ethnique ne signifiera plus rien ».

Et il a ensuite précisé que ces propos sont ceux qu’il avait tenus devant les militants du MRND après son élection comme président du parti, le 4 juillet 1993 et qu’il s’agissait de propos  qui « s’inscrivaient dans la ligne politique de Paix et d’Unité du MRND, qui a toujours compté, dans ses rangs, de nombreux adhérents Tutsi. Nous avons gardé la même ligne de conduite aux sombres moments qui ont suivi l’assassinat du Président Habyarimana. »

Au sujet du problème rwandais, il s’est dit convaincu qu’il ne sera pas résolu « ni par les procès politiquement instrumentalisés, ni par les violences, ni par les mensonges, aussi permanents qu’ils soient. »Il a ajouté que « les condamnations injustes, celles qui stigmatisent indistinctement les uns, et exonèrent par principe les autres,  ne résoudront pas les problèmes » mais constituent au contraire « autant d’obstacles sur la voie de la réconciliation du peuple rwandais ».

Et c’est sur cette déclaration de Mathieu Ngirumpatse que se sont clôturés les deux jours de débats:

« Lors des tragiques événements d’avril à juillet 1994, le fait d’être Président du MRND ne me donnait, ni de fait, ni de droit, les moyens pour imposer une quelconque autorité sur les criminels de tout bord. Le Parti n’avait ni police, ni armée. Mes moyens n’étaient que la parole, et je n’ai pas été entendu autant que je l’aurais voulu. Même dans cette enceinte, mes appels pour que les tueurs cessent de tuer ont été méconnus, mes appels en faveur des déplacés et réfugiés ont été érigés en crime, comme l’ont été mes efforts pour que la communauté internationale s’interpose. La parole ne fait pas le poids devant la folie et la passion, elle en est le plus souvent la victime.  Avoir, dans ces circonstances, sauvé ce que j’ai pu dans la mesure de mes moyens, m’est une source de réconfort que d’autres peuvent m’envier. Contribuer à la construction d’un avenir radieux pour tous mes compatriotes a toujours animé mes actions, pendant la trentaine d’années où j’ai assumé des responsabilités dans ma patrie. Cet objectif restera le fil conducteur pendant le reste de mes jours, pour autant que j’aie encore l’opportunité, l’influence et la force physique de servir mon pays. »
Lire partie 1    Lire partie 2

 

Ruhumuza Mbonyumutwa

jambonews.net

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