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Déo Mushayidi : Théologien, rebelle FPR et prisonnier politique

Publié : le 20 décembre 2017 à 15:51 | Par | Catégorie: A la une, Opinion

Mushayidi est né en 1961 dans l’ancienne commune de Sake, à Kibungo, à l’est du Rwanda. Son père a été tué en 1961 pendant les violences liées à la révolution sociale et politique de 1959. Sa mère et ses deux sœurs ont été tuées pendant le génocide de 1994. A l’exception de sa femme et de ses deux enfants vivant actuellement au Canada, Mushayidi n’a plus de famille.

Cette tragédie familiale l’a tellement marqué qu’il s’est fixé comme un devoir de favoriser l’instauration d’un Etat de droit et le respect des droits humains au Rwanda. Formé chez les Frères Joséphites où il aura passé 12 ans, d’abord en tant qu’élève, puis en tant qu’enseignant au Rwanda (1984 – 1986), en République Démocratique du Congo (1986 – 1988) et enfin au Burundi (en 1988) avant d’être envoyé en Suisse pour y poursuivre sa formation en Théologie et en Philosophie à l’Université de Fribourg.

Rattrapé par la guerre de 1990, il s’engage dans le FPR qu’il va représenter en Suisse pendant toute la durée du conflit. Il avait été séduit par le programme politique théorique du FPR qui rencontrait son idéal. Fidèle à son engagement religieux, Mushayidi prend soin d’informer ses supérieurs avant son engagement public au Front Patriotique Rwandais (FPR). Voici l’extrait sa lettre datée du début 1992 « Ma conscience ne me permet pas de combiner ma vie religieuse avec un engagement politique quel qu’il soit. Je me sens déjà engagé politiquement. Je n’ignore pas que la communauté ne peut jamais accepter cela. J’ai fait un choix, je m’en vais mais ma ligne politique restera intimement  liée avec les valeurs que la communauté des Frères Joséphites défend»

La ligne politique de Déo ne s’éloignera jamais de cette foi religieuse acquise chez les Joséphites. Alors qu’il vient de perdre toute sa famille dans la tragédie de 1994, il rentre au Rwanda pour contribuer à la reconstruction nationale. A ce titre, il travaillera comme bénévole au Secrétariat général du FPR, à partir d’août 1994. Mais dès mars 1995, des divergences avec le leadership du FPR et les violations répétées des droits humains par le régime l’amènent à rompre définitivement avec ce mouvement et à embrasser une nouvelle carrière comme journaliste.

Il collabore avec différentes publications dans lesquelles il dénonce la corruption généralisée et les violations des droits humains commises par les nouveaux maîtres du Rwanda. Ses écrits engagés et très critiques à l’égard du FPR finiront par agacer le régime qui l’accusera publiquement de subversion politique.

En 1996, fort de son expérience et de sa combativité dans les médias de l’époque, il est élu président de l’Association des Journalistes du Rwanda (AJIR). Il devient également le secrétaire exécutif du Centre pour la promotion de la liberté d’expression et de la tolérance dans la région des Grands Lacs.  En 1999, il devient directeur de la Maison de la Presse avant d’en devenir un employé jusqu’au moment de sa fuite vers la Belgique en avril 2000.

En Belgique, où il reçoit très vite l’asile politique, il décide d’animer l’opposition en exil. Militant des premières heures au sein du Dialogue inter-rwandais et de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, Mushayidi a toujours collaboré avec ses compatriotes Hutu, Twa et Tutsi dans les différents mouvements politiques qu’il a cofondés ou rejoints.

Il s’est distingué notamment au sein de l’alliance « Igihango » et au Partenariat Intwari avant de fonder, en novembre 2008, le Pacte de Défense du Peuple (PDP-Imanzi) aujourd’hui devenu Pacte Démocratique du Peuple (PDP-Imanzi). Au sein du Partenariat Intwari, il se distingue particulièrement en cosignant, avec ses collègues en janvier 2008, un Mémorandum très fouillé sur le génocide rwandais qui est adressé au Conseil de Sécurité des Nations Unies.

En 2009, il décide de quitter l’Europe pour poursuivre, en Tanzanie, la lutte pour un Etat de droit au Rwanda. Au moment de son enlèvement le 5 mars 2010, il préparait son entrée au Rwanda pour rejoindre ses amis Me Ntaganda Bernard et Mme Ingabire Victoire qui dénonçaient avec force la dictature du FPR. Jusqu’aujourd’hui, malgré son emprisonnement, Mushayidi reste le président du PDP – IMANZI dont l’objectif est la réconciliation de tous les Rwandais et l’établissement d’un Etat de droit basé sur une démocratie consensuelle.

Son enlèvement des 4 et 5 mars 2010

Petit à petit, le voile se lève sur le kidnapping de Déo. Le jeudi 4 mars, Déo Mushayidi est arrêté par des policiers tanzaniens dans la ville de BUKOBA (Tanzanie). Il est immédiatement conduit à la frontière du Burundi puisqu’il voyageait avec un passeport burundais. La Police burundaise des Airs, des Frontières et des Etrangers (PAFE) le transfert à Bujumbura dans la soirée.

Le vendredi 5 mars vers 10 heures, il parvient à téléphoner à ses amis du PDP-Imanzi résidant en Europe et leur explique sa situation. Le parti a essayé d’expliquer, aux responsables de la police, la qualité d’opposant de Mushayidi. Selon Mushayidi lui-même, ces responsables burundais ont assuré qu’ils lui apporteraient de l’aide nécessaire étant donné sa situation d’opposant politique.

Ce même jour vers 15 heures, les responsables du PDP perdent tout contact téléphonique avec lui. Inquiets, ils tentent à nouveau, mais en vain, de joindre les responsables du PAFE. A partir de cet instant plus aucun policier ou agent de l’immigration ne sera joignable.

Finalement, c’est par un article du site internet du New Time de Kigali que la nouvelle de sa  capture et sa déportation à Kigali se répandra. Déo Mushayidi ne faisait pas l’objet d’un mandat d’arrêt international. Les autorités burundaises se sont, par cet acte, rendues coupables d’un enlèvement et ont remis à un autre Etat un homme qu’elles savaient être un opposant politique et qui risquait sa vie.

D’après nos informations, une fois que Mushayidi était dans les mains de la police burundaise, le général Adolphe Nshimirimana, alors chef du renseignement burundais, aurait convoqué une réunion d’urgence pour statuer sur son cas. C’est après cette courte réunion qu’il aurait appelé son ami M. Didier Nyaruhirira, alors chef du renseignement dans l’ambassade du Rwanda à Bujumbura, pour lui remettre Mushayidi. Il a été mis dans une ambulance accompagnée de Nyaruhiriri lui-même et d’un autre agent du renseignement rwandais répondant au prénom de Gaspard.

Son procès et sa vie en prison

Le 24 février 2012, après un procès de presque 2 ans sans témoins ni à charge, ni à décharge, la Cour Suprême du Rwanda a confirmé la peine de réclusion à perpétuité prononcée par le Tribunal de Kigali à l’égard de Déo Mushayidi et ce, pour atteinte à la sûreté de l’Etat, usage de faux et incitation à la désobéissance civile. Il purge sa peine à la prison de Mpanga dans le sud du Pays mais il garde l’espoir car selon lu : « le régime qui l’a condamné à vie ne durera pas toute une vie ».

Aujourd’hui, malgré les conditions déplorables dans lesquelles il se trouve, il est et reste le président incontesté du PDP-Imanzi. Par intermédiaire des représentants de sa formation politique au Rwanda, il est consulté pour toutes les activités du parti, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays.

Le PDP-Imanzi, a décidé, depuis 2015, de s’associer à quatre autre partis d’opposition : les FDU-Inkingi, le RNC, PS-Imberakuri et Amahoro – PC, pour former la « Plateforme P5 » dont l’objectif est d’aider les Rwandais à se doter d’une véritable démocratie et d’une véritable réconciliation nationale.

Lorsqu’il fut condamné en première instance en septembre 2011, il déclara:

Lève-toi mon peuple. Je n’ai pas pêché. Je suis innocent. Si le pouvoir estime que ma mort ou mon emprisonnement est une solution à ses problèmes, il se trompe. Pour l’amour de mon peuple, cette détention je la vis, je la souffre, je l’endure. Je ne demande pas à mon peuple de m’être reconnaissant, il n’a aucune dette envers moi, c’est moi qui lui dois beaucoup. Je me réjouirai de la joie qu’a mon cœur grâce à mon engagement et à ma détermination. Je ne demanderai à personne de me prendre en pitié, je ne suis pas pitoyable. Si vous m’aimez, soutenez la cause que j’ai défendue et que je défendrai de mon vivant, à savoir la liberté, l’amour entre les Rwandais, le respect mutuel et la promotion de la liberté pour tous. 

Ainsi résuma-t-il le sens et la profondeur de son engagement.

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