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Rwanda-RDC : Deux cadres des FDLR déportés secrètement à Kigali

Publié : le 27 janvier 2019 à 15:03 | Par | Catégorie: A la une, Analyses de l'actualité

Deux cadres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ont été arrêtés samedi 15 décembre à Bunagana dans l’est de la RDC (Nord-Kivu). Leur arrestation a été effectuée lors d’une opération menée par l’armée congolaise. Par la suite, ils ont été placés en détention à Kinshasa jusqu’à ce lundi 21 janvier, jour auquel ils ont été déportés dans le plus grand secret à Kigali. A l’heure qu’il est leur famille ne sait pas dans quel lieu de détention à Kigali ils sont placés.

Ignace Nkaka alias La forge Fils Bazeye

Il s’agit du Colonel Ignace Nkaka, plus connu sous le nom de code « La Forge Fils Bazeye », porte-parole et commissaire à l’information au sein des FDLR, ainsi que du Lieutenant-Colonel Théophile Abega, responsable des renseignements militaires au sein des FDLR. L’annonce de leur arrestation a été faite le 16 janvier par l’intermédiaire d’un tweet du secrétaire d’Etat rwandais aux Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, exprimant au passage son espérance : « qu’il (La Forge Fils Bazeye) sera rapatrié au Rwanda ».

Pierre-Célestin Ruhumuliza, le frère de La Forge Fils Bazeye, a informé Jambonews de leur déportation. Ils étaient restés en contact par l’intermédiaire du CICR de Kinshasa. «Le CICR s’occupait de veiller à ce que les droits et les conditions de détention de mon frère et Théophile Abega soient respectés, il leur rendait régulièrement visite là où ils avaient été incarcérés dans les geôles de l’État-major militaire congolais. Ce mercredi 23 janvier, il s’y est rendu et ne les a pas trouvés. On a alors indiqué au CICR que mon frère (La forge Fils Bazaye) et le Lt-Col Abega avaient été déportés au Rwanda dans le plus grand secret » nous a confié Ruhumiliza. Il affirme également que depuis la dernière lettre de son frère, reçue vendredi 18 janvier, toujours par l’intermédiaire du CICR, ils n’ont « plus la moindre information sur leur lieu de détention ni même s’ils sont encore en vie ou non ». Ruhumuliza et les familles en appellent « aux autorités congolaises pour qu’elles nous disent ce qu’il en est de ces détenus qui étaient sous leur responsabilité ».

Déportation surprise

Les conditions et le contexte de cette déportation secrète ont de quoi étonner. Dans un premier temps un « sécurocrate » proche du pouvoir congolais avait confié à Jeune Afrique qu’ils « seront rapidement traduits en justice pour plusieurs crimes imprescriptibles, violations grave des droits de l’Homme commis en RDC et détention illégale de la carte d’électeur strictement réservée aux citoyens congolais ». Ce qui laissait croire que leur cas serait traité par la justice congolaise et non rwandaise. L’option de l’extradition semblait compliquée ou du moins suspendue à un échange de bons procédés entre Kigali et Kinshasa. Le même haut responsable militaire avait estimé que « leur extradition est discutable, moyennant une contrepartie », citant notamment les cas de « Laurent Nkunda [qui a dirigé l’ex-rébellion du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et vit en résidence surveillée au Rwanda ] et tous les cadres du M23 qui ont déchiré la paix dans le Nord-Kivu », et dont la RDC demande vainement l’extradition depuis de nombreuses années.

Un cadeau de Kabila à Kagame lié à l’élection de Tshisekedi ?

La déportation de La Forge Fils Bazeye et de Théophile Abega serait étroitement liée à la visite de la délégation de haut niveau envoyée par le président Kabila pour rencontrer le président Kagame dans la soirée du samedi 19 janvier 2019. En effet, alors que le monde entier était suspendu à la décision de la Cour constitutionnelle congolaise quant au recours intenté par le candidat aux élections congolaises Martin Fayulu, le président Kabila a envoyé une délégation à Kigali pour rencontrer le président Kagame. RFI affirme que cette délégation était composée du directeur du collège diplomatique de Kabila, Kikaya bin Karubi, de son directeur de cabinet Néhémie Mwilanya, et l’administrateur général de l’Agence nationale de renseignement (ANR) Kalev Mutond.

En juillet 2018, une mystérieuse visite d’une délégation composé de Léonard She Okitundu (Ministre des Affaires étrangères), Kalev Mutond (adminstrateur général de l’ANR), Delphin Kahimbi, chef d’état major adjoint des FARDC s’était tenue à Kigali, officiellement pour transmettre un courrier du président Kabila au président Kagame.

Avant cette visite, Paul Kagame avait été à l’initiative d’une réunion jeudi 17 janvier à Addis Abeba, où sous son impulsion l’Union africaine avait officiellement demandé la « suspension » de la proclamation des résultats définitifs, en raison des « doutes sérieux » pesant sur les résultats provisoires annoncés par la Commission électorale (Céni). Une déclaration accompagnée de l’annonce d’une visite à Kinshasa d’une délégation de haut niveau sous la houlette du président rwandais Paul Kagame et du président de la Commission Moussa Faki Mahamat. Cette position, sans précédent dans l’histoire de l’UA, avait de quoi mettre en difficulté le régime Kabila et le processus électoral en cours.

C’est donc dans ce cadre que le président Kabila a lui-même dépêché une délégation à Kigali. Bien que le contenu des échanges et l’objectif précis de cette délégation n’aient pas filtré, l’on observe deux conséquences directes : l’abandon de la volonté de la délégation de l’Union africaine présidée par Paul Kagame de se rendre à Kinshasa et la déportation des deux officiers des FDLR au Rwanda. Sur place à Kigali, Kikaya a d’ailleurs confié à RFI que « la visite de la délégation de l’Union africaine est devenue inopportune, car la Cour constitutionnelle, la seule institution habilitée à trancher le contentieux électoral en RDC, a déjà dit le droit ».

The Rwandan, média en ligne spécialisé sur l’actualité rwandaise, et son rédacteur en chef, Marc Matabaro, régulièrement bien informé, vont plus loin. Selon une information qu’ils disent avoir recueillie dans l’entourage du pouvoir de Kigali : « Les deux officiers des FDLR auraient été transportés à Kigali, dans le convoi avec les hauts dignitaires congolais ».

Kigali et Kinshasa sont-ils réellement brouillés ?

12 août 2016 à Gisenyi, date de la dernière rencontre bilatéral entre Paul Kagame et Joseph Kabila. Malgrè la situation sécuritaire et humanitaire exécrable à l’est du Congo, la relation entre les deux homologues a toujours été cordiale depuis près de 20 ans.

Si publiquement tout porte à croire que les relations entre Kigali et Kinshasa ne sont pas au beau fixe, d’autres signaux démontrent le contraire. Outre la déportation des deux officiers des FDLR offerte par le régime Kabila à Kagame, la répression contre les réfugiés rwandais à l’Est du Congo n’a jamais été aussi forte.

En novembre, d’anciens combattants et leurs familles dont plusieurs centaines de femmes, d’enfants et de personnes âgées ont été expulsés des camps de transit congolais de Kanyabayonga, de Walungu et de Kisangani. Tous ont été rapatriés de force au Rwanda. Ces opérations menées par les FARDC, et voulues par Kigali, ont été précédées d’une répression sans merci de la part des forces congolaise qui n’ont pas hésité à couper tout approvisionnement en vivres, en eau et en médicaments pendant plusieurs semaines afin de contraindre les réfugiés rwandais à rentrer contre leur gré.

De plus, la lutte contre les FDLR sur le terrain n’a jamais été aussi forte. L’opération Sokola 2, entamée en janvier 2015 par les FARDC, a redoublé d’intensité ces derniers mois. Officiellement, elle a été lancée pour « démanteler les FDLR » mais le retour du terrain et les actions menées dans le cadre de cette opération démontrent qu’il y a « une volonté plus large d’intenter aux conditions de vie, déjà extrêmement compliquées, des réfugiés rwandais à l’Est du Congo » affirme Thierry Ishimwe l’un des administrateurs de Jambo asbl où il assure le suivi de la question des réfugiés rwandais. « Ces réfugiés sont les rescapés des abominables crimes de masse, dont des crimes de génocide, commis par le régime du FPR à l’Est du Congo. Ils sont également la preuve que le régime rwandais a échoué dans son processus de réconciliation. Ces réfugiés sont donc un vrai problème pour le régimes rwandais » poursuit Thierry Ishimwe à propos des plus de 245 000 réfugiés rwandais dénombrés en RDC selon un recensement du HCR en 2015. Ishimwe ajoute être en possession de « toute une série d’éléments démontrant que l’opération Sokola 2 a été lancée sous la pression de Kigali et est financée et soutenue logistiquement et humainement par le régime de Kigali ».

Depuis plusieurs semaines des combats opposent les FARDC aux FDLR notamment dans le secteur de Kibumba et dans les localités du territoire de Masisi.

Quel avenir pour les FDLR ?

Les FDLR sous le parrainage de la SADC avaient entamé en 2014 un processus de dépôt des armes visant à mettre fin à la lutte armée. C’est ainsi que plusieurs centaines de FDLR avaient déposé les armes, ce qui avait notamment conduit à la création des camps de cantonnement de Kanyabonyonga, Walungu et Kisangani. En contrepartie, la RDC, la Monusco et la SADC s’étaient engagées à faciliter un dialogue avec l’état rwandais pour favoriser le retour pacifique et dans de bonnes conditions de l’ensemble des réfugiés rwandais à l’Est du Congo.

Après la reddition de près de 1000 soldats à Kamina en 2001 et la tentative de dialogue à Rome en 2005, deux mains tendues vers Kigali qui s’étaient soldées par un revers et qui avaient toutes deux étés suivies de représailles importantes. Les FDLR s’étaient tout de même engagé à reprendre « le processus de désarmement en main tout en demandant à la communauté internationale et surtout aux chefs d’Etat africains » de les accompagner en les « aidant à décrocher un dialogue inter-rwandais hautement inclusif. »

S’estimant trahies par les parties prenantes, les FDLR ont plusieurs fois condamné « les conditions de vie déplorables » des 200 ex-combattant et de leur 600 dépendants qui se trouvaient dans les camps de cantonnements. Ceux-ci étaient régulièrement privés des vivres, d’eau et de soins. Les FDLR avait alors décidé de suspendre le processus de reddition.

Dès lors, les FDLR ont continué leur lutte. Dernièrement, ils avaient notamment mené une attaque d’envergure dans la nuit du dimanche 9 décembre 2018 contre des campements militaires de la Rwandan Defense Force (RDF) à Busasamana dans le nord-ouest du Rwanda. Ils auraient causé « une dizaine de perte aux forces armées rwandaises qui étaient sous la direction du Colonel Muhizi Pascal ». Semblant mal à l’aise avec le sujet, le porte-parole des RDF, Innocent Munyengago avait dans un premier temps exprimé ne déplorer que « la perte d’un civil ». Lors d’une conférence de presse tenue devant un parterre de journalistes internationaux à Kigali il a été démenti par le président Paul Kagame, qui avait finalement reconnu « penser que quelques soldats ont été tués, quelques signifiants deux ou trois ». Brisant ainsi une règle tacite qui prévalait au sein de l’APR-FPR et ensuite au sein de la RDF qui disait que l’on ne communique jamais sur les pertes militaires. Le raid mené par les FDLR leur avaient permis de récupérer une grande quantité de munitions, matériel militaire et équipement de combat appartenant aux RDF.

Norman Ishimwe

www.jambonews.net
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