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Rwanda – L'affaire Kizito Mihigo, le bout d’un iceberg?

Rwanda – L'affaire Kizito Mihigo, le bout d’un iceberg?

Une des grandes stars du Rwanda Kizito Mihigo se trouve en prison. Le chanteur de chansons religieuses et travailleur ardent pour le développement paisible du pays est accusé de crimes de terrorisme. En effet, depuis le début du mois d’avril dernier, les Rwandais ne peuvent ignorer la présence médiatique de Kizito Mihigo. Le chanteur, déjà bien connu avant les rumeurs sur sa disparition présumée entre le 5 et le 14 avril suivie de son arrestation officielle le 15 avril, se trouve désormais en prison et se voit accusé d’appartenance à un groupe terroriste et d’avoir participé à la préparation d’attaques à la grenade à Kigali. 

Kizito

Kizito

Kizito Mihigo, la star du Rwanda, messager de paix et de réconciliation, se trouve donc en prison depuis le 15 avril 2014. Il est accusé d’avoir entretenu des relations avec le RNC (Rwandan National Congress) et les FLDR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), deux organisations qualifiées de groupes terroristes par le Rwanda. D’autre part, les forces policières le soupçonnent d’avoir participé à l’organisation d’attaques terroristes visant l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame. Cette arrestation est à la base de la confusion d’une grande partie de la communauté rwandaise, qui semble réticente à croire aux accusations portées contre le chanteur. Une confusion qui est amplifiée par les confessions de Mihigo devant des journalistes.

En effet, au lendemain de son arrestation, le chanteur avait avoué avoir entretenu des conversations avec des personnes de tendances « négationnistes » lors d’une conférence de presse vraisemblablement organisée par les autorités. Le 21 avril 2014, le chanteur avouait également avoir dit  que le Rwanda serait mieux servi sans son président actuel Paul Kagame. Il précisait que ses paroles étaient influencées par son contact avec des groupes opposés à Kagame, mais qu’il n’avait jamais envisagé de participer à des attaques terroristes. Malgré ses confessions, une grande partie des Rwandais doute la culpabilité de leur star.

Le chanteur, auteur de la chanson « Igisobanuro cy’urupfu » (« la signification de la mort »), a donc constamment été sous le feu des médias ces derniers temps, mais c’est surtout depuis la publication de cette chanson, au début du mois de mars cette année. La chanson se voulait porteuse d’un message de réconciliation et de pardon, qui émane de la profonde croyance chrétienne de l’artiste. En effet K. Mihigo tente de nous rappeler, dans sa chanson, que chaque homme connaît le chagrin dans sa vie et que la confiance, ici, la confiance en Dieu, peut aider à chacun de surmonter ce chagrin ou même à pardonner celui qui a causé ce chagrin. Un message qui parle à chaque Rwandais. Il évoque aussi que chaque Rwandais a souffert en 1994 et fait alors allusion non seulement aux nombreuses victimes du génocide, mais aussi aux victimes tuées après le génocide. Il affirme que chaque Rwandais a finalement perdu dans ce conflit. La chanson a provoqué des réactions divergentes au sein de la population rwandaise. Les uns la comprennent comme un appel au rapprochement des Rwandais, tandis que d’autres y voient un message de dénégation des victimes Tutsies du génocide rwandais de 1994. Ce sont surtout les représentants du gouvernement actuel du Rwanda, et spécialement Paul Kagame, qui n’ont pas apprécié le contenu de la chanson. Dans le cadre du 20ème anniversaire du génocide au Rwanda, le gouvernement tenait à mettre l’accent sur les seules victimes Tutsies.

Kizito Mihigo ne s’engage pas seulement à travers ses chansons pour la paix. Depuis son retour au Rwanda il a aussi fondé une organisation appelée Kizito Mihigo for Peace (KMP), qui cherche à propager son message de paix par le moyen de l’art, au-delà de la musique. En 2011 la Première Dame du pays lui décerne même le prix CYRWA (Celebrating Young Rwandan Achievers) pour ses exploits dans la propagation de paix et de réconciliation. Il était devenu proche de l’élite politique du pays et était un artiste très demandé pour les événements publics du gouvernement. Son absence à la commémoration du génocide le 7 avril avait surpris un grand nombre de personnes.

Maintenant Mihigo est devenu un ennemi public, encore plus, du côté du pouvoir, on parle de trahison. Si l’on doit croire en la culpabilité de Mihigo, il se pose effectivement la question du pourquoi. Pourquoi un proche de l’élite politique du Rwanda et un homme, d’après ce qui apparaît, profondément religieux et pacifiste, se tourne-t-il vers le terrorisme ? Il semble évident que Mihigo était attaché à son pays, car malgré les expériences négatives qu’il a vécues dans son pays natal, il s’est décidé à retourner au Rwanda après ses études en Europe. De plus il s’est engagé pour son pays à travers sa musique et sa propre organisation. Alors, qu’est-ce qui pousse un tel homme à envisager d’entreprendre des mesures si drastiques ?

De l’autre côté, beaucoup de Rwandais sont enclins à croire que l’État rwandais cherche à faire taire toute forme d’opposition à sa politique. Ce n’est pas la première fois que l’État se montre prêt à supprimer par tous les moyens les personnes qu’ils estiment « dérangeantes ». Le gouvernement rwandais inhibe par exemple de façon systématique la formation d’un véritable parti politique d’opposition. Il va jusqu’à enlever des réfugiés politiques, et est alors prêt à ignorer la souveraineté des pays où se trouvent ces réfugiés pour atteindre ses buts. D’autre part, liberté d’expression, et la liberté de la presse plus particulièrement, sont fortement réprimées comme le souligne le dernier rapport de Reporter Sans Frontières (RSF), l’ONG pour la liberté d’expression et d’information.

Bien que l’État rwandais ait déjà prouvé par le passé qu’il est capable de se mettre au-dessus de ses propres lois et de celles de la communauté internationale pour intimider les voix déplaisantes, il reste des questions sans réponses. En effet, on suppose d’un côté que Kizito Mihigo était prêt à se battre contre son propre gouvernement sans hésiter à recourir à des mesures extrêmes. Ceci serait évocateur de l’état d’esprit de la population au Rwanda, et indiquerait que même des personnages respectées par l’opinion publique et bien intégrées dans la vie publique, ne trouvent que la violence comme (seul) moyen pour changer l’environnement politique du pays. Quel degré de frustration un supposé ambassadeur de paix doit-il éprouver pour envisager de telles actions ? De l’autre côté, on peut supposer que l’État veut se débarrasser d’un individu nuisible en le faisant taire dans l’isolation de la prison. Dans ce cas on se trouve devant le fait accompli de la non-existence d’un état de droit au Rwanda, ce qui met l’État rwandais et la communauté internationale en responsabilité.

Finalement, il reste à dire que cet article ne cherche pas à discerner des coupables dans cette affaire, mais, plutôt, de mettre le doigt sur certaines problématiques qui existent encore au Rwanda. L’affaire de K. Mihigo n’est malheureusement, pas un événement unique et isolé, il existe de nombreux cas semblables au Rwanda, qui nous amènent à la même conclusion. Les habitants du pays se voient devant le fait d’être impuissant d’aider à modeler le futur du pays, non seulement à cause d’un manque de participation au niveau politique, mais aussi à cause d’un manque d’informations crédibles et des intimidations bien évidentes qu’exerce le gouvernement. Une certaine insécurité se propage au sein du Rwanda, où on ne sera bientôt plus capable de discerner les vrais terroristes qui attaquent le pays, des simples opposants politiques.

Blaise Linaniye

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