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Rwanda : « Nous, rescapés, avons un litige avec le FPR »

Publié : le 4 avril 2018 à 10:57 | Par | Catégorie: A la une, Actualité

A quelques jours du début officiel de la 24ème période de commémoration du génocide des Tutsis, de plus en plus de voix s’élèvent parmi les rescapés pour exprimer la détresse que vivent les Rwandais sous le règne du FPR. En effet, quelques heures après l’appel aux Rwandais, en particulier aux rescapés, par Tabitha Gwiza, la tante de Diane Rwigara, sur la radio « Itahuka », à cesser de soutenir et d’encourager le FPR en ces termes : « Depuis la fin du génocide, combien de Tutsis ne continuent pas à mourir, combien de rescapés de ce génocide ne continuent pas à être tués l’un après l’autre ? Et les Rwandais, les rescapés s’asseyent, regardent et laissent faire en applaudissant le meurtrier»,  c’est Callixte Nsabimana, connu sous le surnom de Sankara, également rescapé du génocide, qui a exprimé sa détresse face à la situation au Rwanda.

Dans une interview accordée à la radio « Ubumwe » qui s’est donnée pour objectif, comme son nom l’indique en kinyarwanda, de favoriser l’unité entre Rwandais, le président du Mouvement révolutionnaire rwandais (MRR) a appelé la jeunesse du Rwanda à se lever et à dire haut et fort : « le FPR doit respecter nos droits ou nous mourrons en luttant pour que ce soit le cas. ».

« Il vaut mieux être tué après s’être exprimé qu’être tué sans s’être exprimé »

Appelé tout d’abord à commenter les propos d’Anne Rwigara, la petite sœur de Diane Rwigara qui, le 28 mars 2018, en marge de la vente aux enchères des biens de sa famille, avait déclaré aux huissiers devant la foule : « Que Dieu vous pardonne, vous ne savez pas ce que vous faites, vous travaillez pour des tueurs qui ont tué notre père et qui après viennent le piller en utilisant le système. » Callixte Sankara a salué le courage de la jeune femme, estimant qu’il valait « mieux être tué après s’être exprimé plutôt qu’être tué sans s’être exprimé ».

Pour lui, ce que le FPR fait subir à la famille Rwigara (assassinat de leur père en 2015, emprisonnement de la mère et de la fille ainée depuis 2017, vente des biens de la famille en 2018) n’est rien de nouveau, rien de surprenant de la part du FPR. « Tuer quelqu’un qui les a aidé, emprisonner sa veuve et sa fille et puis vendre les bien de la famille », c’est habituel estime-t-il, même s’il se dit convaincu que ça ne durera plus longtemps car « les Rwandais ne peuvent pas continuer longtemps à tolérer ce genre de choses. »

Ce jeune artiste, révolté par l’injustice qui se commet au Rwanda sous le règne du FPR, estime que le changement arriverait rapidement « si toutes les victimes du FPR avaient le courage de Anne et de sa famille, mais beaucoup de gens choisissent de se taire et d’accepter de mourir debout ».

Appelé ensuite par la journaliste à se prononcer sur la commémoration à venir, Sankara estime que les rescapés sont pris en otage par le FPR qui a infiltré et contrôle les associations de rescapés telles que Avega, Ibuka, AERG, GAERG, dans l’objectif d’utiliser le génocide à des fins politiques pour asseoir son pouvoir. « Dès qu’il y a un problème quelconque, dès que le Rwanda a tel problème avec tel pays, les rescapés sont appelés à aller dans les rues pour soutenir le régime », fait-il remarquer, estimant que les rescapés n’ont d’autre choix que d’obéir car « au moindre signe de divergence par rapport à l’ordre établi, on te tue ». « Quand j’étais au Rwanda, se souvient-il, on nous disait : lorsque des Hutu sont tués, les leurs crient, la communauté internationale crie, mais vous (les Tutsis) personne n’est là pour parler pour vous ».

Pour lui, le FPR a trouvé la formule pour contraindre la population rwandaise au silence. « Ils ont mis le génocide sur le dos des Hutu et dès qu’un Hutu s’exprime, on l’accuse de génocide, on l’accuse d’être un interahamwe et on l’emprisonne, et dès qu’un Tutsi s’exprime, il n y a pas de place pour l’enfermer, la seule solution c’est le tuer ».

Il se rappelle que lorsqu’il était étudiant à l’université, au Rwanda, et que des problèmes se posaient, « les enfants hutu avaient peur d’exprimer leurs revendications, de peur d’être aussitôt accusés de génocide, d’être traités d’interahamwe. La seule solution pour que les choses changent était que les étudiants hutu et tutsi se mettent ensemble, que nous, tutsi, allions devant. C’était la seule façon pour que les choses bougent ».

En cette période de commémoration, il appelle les rescapés à « éviter de porter de fausses accusations contre des gens, à éviter tout ce qui peut leur procurer de l’angoisse, à éviter de se laisser entrainer dans des méfaits par le FPR, car ce que le FPR fait, exposer les os des nôtres, de nos familles, alors que les parents de Paul Kagame ont été enterrés dans la dignité, est un business sur le dos de nos familles qui lui permet d’asseoir son pouvoir, y a-t-il donc une seule personne aujourd’hui qui ne voit pas cela ?»

 «Les gens en ont assez de cette chanson du FPR consistant à qualifier d’interahamwe tous ceux qui l’ont fui en 1994, le FPR devrait changer de refrain »

Invité ensuite à se prononcer sur les liens de son mouvement avec le CNRD, un mouvement rebelle armé né d’une scission d’avec les FDLR et implanté en RDC, Sankara affirme n’avoir aucun problème à travailler avec ce mouvement et se dit prêt à faire face aux éventuelles accusations de « collaborer avec des interahamwe » qui pourraient être fomentées par le FPR. « Cette chanson du FPR de prendre tous les gens qui ont fui 94, tous les gens qu’il a poursuivis dans les forets du Congo, en les massacrant, en tuant plus d’un million de rwandais et de congolais (…) et qui consiste à les qualifier d’interahamwe est une chanson dont les gens ont assez, le FPR devrait changer de refrain ».

Sankara considère que Kagame n’a pas la légitimité de déterminer qui est interahamwe et qui ne l’est pas, estimant qu’après près de 25 ans « l’époque à laquelle Kagame et Mushikiwabo distribuaient les cartes en déterminant qui est interahamwe et qui ne l’est pas était révolue ». Et Sankara de continuer en ces termes : « ils prennent Rwarakabije, qui était un dirigeant des FLDR et qui parce qu’il se soumet au FPR n’est soudainement plus considéré comme un interahamwe, comme un génocidaire, et ce sont les courageux, Wilson et Hamada [NDLR Wilson Irategeka, Président du CNRD et Hamada vice-président] qui ont refusé de se soumettre au FPR et qui sont restés aux côtés des réfugiés pour les protéger qui devraient être considérés comme des génocidaires ? » L’artiste engagé actuellement réfugié en Afrique du Sud s’interroge ensuite : « Même dans leurs listes foireuses des fugitifs du génocide, sur laquelle ils mettent leurs opposants, y a-t-il même le nom de Wilson Irategeka) ? »

« Je n’ai aucune réticence à travailler avec eux, » répète-t-il ensuite avec conviction, expliquant que la plupart des membres de la rébellion du CNRD sont des enfants de 18, 19 ans, qui parlent à peine kinyarwanda, « des victimes qui ont souffert et qui en ont marre et ne demandent qu’à rentrer dans leur pays dans la dignité  et se voir reconnus dans leurs droits. »

« Le FPR ne devrait pas avoir le droit d’instrumentaliser le génocide pour asseoir son pouvoir »

Callixte Sankara

Callixte Sankara

S’exprimant ensuite sur l’instrumentalisation du génocide par le FPR, Sankara déclare : « Nous, les Tutsis qui vivions au pays avons un litige avec Kagame et sa clique. Ils ont attaqué en 1990, nous leur avons envoyé nos enfants, et le résultat est qu’ils les ont tués avec agafuni (NDLR : petite houe ou méthode d’exécution réputée commune au FPR], ils ont abattu l’avion du Président Habyarimana alors qu’il venait de signer des accords de paix, alors qu’il venait d’accepter de partager le pouvoir avec eux, alors qu’ils connaissaient bien les conséquences que cela allait avoir sur nous qui vivions dans le pays, qu’on allait être tués. Nous avons encore en mémoire les paroles des Tito Rutaramera et autres Muligande selon qui on ne pouvait pas faire d’omelettes sans casser d’œufs, et puis lorsque le génocide a commencé, Kagame a envoyé des soldats pour infiltrer les interahamwe aux barrières, pour attiser et les aider à tuer nos parents et le montrer au monde. Ils ne nous ont jamais porté le moindre amour, ils n’ont jamais éprouvé la moindre pitié pour nous, » estimant que le FPR ne devrait dès lors pas avoir le droit d’utiliser le génocide pour asseoir son pouvoir. « Ils ont atteint leur objectif mais tôt ou tard cela se retournera contre eux. »

Revenant sur la guerre qui a ravagé l’ensemble des familles rwandaises depuis le 1er octobre 1990, Callixte Sankara rappelle la période précédant la guerre : « Vous savez comment on vivait avant la guerre, on n’avait pas de problèmes, on vivait avec les Hutu, on mangeait chez eux, ils mangeaient chez nous, et ces gens-là sont venus attiser la haine ethnique. »

Pour Sankara, « plus de 50% de la haine qui a conduit au génocide a été causée par le FPR », « ils ont commencé en tuant des Hutu à Byumba, en détruisant leurs maisons, en les envoyant à Nyacyonga (camp de déplacés internes ayant fui les tueries du FPR qui se commettaient dans le nord du pays à la veille du génocide et qui comptait 1 million de personnes sur une population estimée à 7 millions, NDLA), en les poursuivant et en les massacrant, en tuant leur président, en suscitant la colère au sein de la population (…). Cela ne justifie bien entendu pas qu’ils prennent le cadet de ma mère à peine âgé de deux ans et qu’ils le découpent à la machette au motif que Habyarimana a été tué, mais le FPR a joué un grand rôle dans le fait de faire de nous des cibles des extrémistes hutu, des interahamwe, et après le FPR s’est retourné et a tué les Hutu. Si au moins ils avaient tué des interahamwe j’aurais compris, mais les interahamwe avaient fui et ceux qui ont choisi de ne pas fuir le FPR sont ceux qui se disaient ‘moi je n’ai tué personne, pourquoi je fuirais’ et le FPR est venu et a tué tous ces gens et aujourd’hui, sous couvert de l’instrumentalisation du génocide par le FPR, le plus d’un million de Hutu que le FPR a tués n’ont pas le droit à la moindre reconnaissance».

La journaliste lui demande ensuite si pour lui il y a une différence entre les interahamwe et les inkotanyi, ce à quoi il répond : « pour moi, il n’y a pas de différence entre les inkotanyi et les interahamwe, ce sont tous des criminels qui devraient être traduits en justice, la seule chose est que beaucoup d’interahamwe ont été poursuivis devant la justice, ce qui reste c’est aussi d’amener les inkotanyi devant la justice mais cela ne sera possible qu’après la fin du règne du FPR, » avant de préciser qu’il existe toute de même une différence entre les deux mouvements : « les interahamwe tuaient au grand jour, au vu et au su de tout le monde, devant les caméras,  alors que les inkotanyi creusaient des trous pour tuer dans la discrétion, mais leurs forfaits sont en train d’apparaitre au grand jour, à la face du monde. »

Au sujet de l’avenir, il explique que pour lui la plateforme du MRCD, qu’il a rejointe avec son mouvement, est une alternative au FPR et que la seule chose qui importe désormais pour lui, la seule chose qui lui reste et dont il rêve est de construire un Rwanda dans lequel les enfants hutu et tutsi qui y naitront se reconnaitront et y verront leurs droits respectés car aujourd’hui, estime-t-il, « un enfant hutu, qui a vu les siens massacrés, n’a même pas le droit de les commémorer ».

Ce rêve, ajoute-t-il, « je le partage avec mes camarades du MRR et si le prix à payer pour le réaliser est de sacrifier nos vies, nous sommes prêts. »

Ruhumuza Mbonyumutwa

Jambonews.net

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