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Rwanda – RDC : Réfugiés rwandais de nouveau massacrés

Publié : le 7 février 2019 à 20:41 | Par | Catégorie: A la une, Actualité, Justice

Depuis plus d’un mois, les réfugiés rwandais dans la région du Nord-Kivu en République démocratique du Congo subissent des attaques régulières de groupes armés dont notamment le Nduma Defence of Congo/NDC Rénové et des éléments des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Le bilan humain est lourd : des réfugiés que Jambonews est parvenu à joindre évoquent entre 150 et 200 victimes, des chiffres confirmés par Paul Rusesabagina, le héro d’Hôtel Rwanda, qui préside la plateforme du du MRCD et qui évoque, sur les ondes de la BBC, un bilan provisoire de 168 victimes. Comme en 1996-1997, les réfugiés se retrouvent privés d’accès aux produits de première nécessité et à la santé et sont en train de fuir vers le Sud-Kivu.

Les attaques

Les attaques auraient commencé aux alentours du 29 décembre 2018 lorsque des groupes armés, non identifiés au départ, ont mené des attaques contre les camps de réfugiés de Rupango, Faringa et Nyarubande. Selon des sources locales, ces localités abriteraient près de 60.000 réfugiés rwandais, principalement des femmes et des enfants. Le 31 décembre 2018, à la demande du gouvernement congolais et dans le contexte électoral, les opérateurs téléphoniques ont coupé l’accès à internet en RDC, ce qui a contribué à une plus grande absence d’information en provenance du pays. Les groupes armés ont notamment profité de cette situation d’isolement pour attaquer les réfugiés dans l’indifférence générale, y compris de la communauté internationale.
Quand la communication a été rétablie, les réfugiés ont enfin pu contacter la société civile rwandaise et indiquer l’origine des attaques. Les premiers assauts, selon les réfugiés, ont été menés par une milice qui agit au nom de « Nduma Defence of Congo/NDC Rénové » sous le commandement de Guidon Shimiray Mwissa. Ce chef de guerre, qui est épinglé par le Comité des Sanctions de l’ONU depuis juillet 2018, a fait des réfugiés « Hutu » sa principale cible depuis plusieurs années. Les attaques qui ont suivi ont été directement menées par les soldats de la 34ème région militaire des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Les opérations militaires de cette division sont sous le commandement du général de brigade Innocent Gahizi, un ex-haut officier au sein du Congrès national pour la Défense du Peuple (CNDP) de Laurent Nkunda, ancienne milice proche du régime de Paul Kagame. Cette milice avait elle aussi fait des réfugiés rwandais l’une de ses principales cibles.
Ce n’est pas la première fois que le NDC Rénové et les FARDC agissent ensemble, en 2016 plusieurs témoignages avaient avancé la possibilité d’une coordination entre la milice de Guidon Shimiray Mwissa et certains officiers des FARDC pour combattre les rebelles rwandais des FDLR . De ce fait la chronologie, la synchronisation et la planification des dernières attaques conduisent à penser à une coordination entre les FARDC et la milice NDC Rénové pour éliminer les réfugiés rwandais.

Le bilan humain

Sous les balles et les obus des assaillants, les réfugiés ont dû quitter leurs habitations de fortune précipitamment, laissant derrière eux leurs biens, leurs plantations et leurs cultures. Ceux de Faringa ont également dû subir l’incendie volontaire de leurs abris. C’est donc démunis que ces réfugiés rwandais se trouvent comme en 1996-1997 sur le chemin de l’exode. Les dernières informations en notre possession font état de réfugiés apeurés, fatigués, et manquant de nourriture et de soins de première nécessité. Un bon nombre d’entre eux ont choisi la fuite vers le Sud-Kivu pour tenter de survivre aux assauts répétés à leur encontre. Cependant, même sur la route de l’exode ils ne sont pas épargnés, comme à Gashebere, où une embuscade (qui aurait été tendue par la milice NDC) a fait plusieurs victimes parmi eux.
Les réfugiés nous ont également informés du fait que certains enfants et femmes, ne pouvant suivre le rythme, ont été capturés et amenés au siège de la MONUSCO à Kanyarucinya pour « un envoi forcé vers le Rwanda », affirment-ils. Pour autant, dans la situation actuelle l’ensemble des réfugiés nous disent craindre tout autant les tirs à l’arme lourde qu’un retour forcé vers le Rwanda.
A l’heure actuelle, le bilan humain est dramatique. Les derniers chiffres qui nous ont été communiqués font état de 168 victimes dont 56 femmes et 42 enfants.
Les FARDC, sous prétexte d’attaquer les groupes armés qualifiés de « Hutus », s’en prennent en fait aux réfugiés rwandais civils qu’ils veulent rapatrier à tout prix au Rwanda, faisant des femmes et des enfants les premières victimes de leurs assauts. Ce même prétexte avait été utilisé par la coalition entre l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) et l’Armée patriotique rwandaise (FPR-APR) en 1996 et 1997. A cette époque, sous prétexte de rechercher les auteurs du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 qui se cachaient dans les camps de réfugiés situés aux Kivus, cette coalition avait mené des massacres à l’aveugle dans les camps de réfugiés où se trouvaient des centaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes. Selon le rapport, parmi les victimes de ces crimes qui « pourraient être qualifiés de génocide » figurait « une majorité d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades, souvent sous-alimentés, qui ne posaient aucun risque pour les forces attaquantes. »

25 ans d’un silence assourdissant

Depuis près de 25 ans, cette région abrite les réfugiés rwandais qui ont fui l’avancée du FPR-APR en 1994. Amalgamés à des génocidaires hier, assimilés à des rebelles aujourd’hui, ils n’ont jamais pu revendiquer leur droit. Le Haut-Commissariat des Nations Unies et la Commission Nationale pour les Réfugiés ont estimé à au moins 245.000 le nombre de réfugiés rwandais en RDC lors d’un recensement en 2015. Ces réfugiés sont les premières victimes de l’assimilation qui est faite par la communauté internationale avec les groupes politiques et militaires rwandais à l’Est de la RDC. En 25 ans, les politiques prêchant un retour volontaire ont été peu concluantes, les réfugiés craignant pour leur vie en cas de retour au Rwanda. En effet, les cas des violations des droits fondamentaux au Rwanda sont régulièrement dénoncés par les organisations de défense des droits de l’Homme. Le dernier rapport de Human Rights Watch sur le Rwanda, publié le 25 janvier 2019, fait état sur la seule année 2018 d’absence de liberté d’expression, d’un recours à la force disproportionnée dans les camps de réfugiés de Kiziba, de détentions arbitraires, de mauvais traitements et d’actes de tortures. Ce rapport souligne également que pour la première fois en 11 ans, en juillet 2018 le Sous-comité des Nations Unies pour la prévention de la torture (SPT) a dû annuler sa visite au Rwanda en raison d’un manque de coopération de la part des autorités rwandaises. De ce fait les politiques de retours imposés, comme pour les réfugiés qui se situaient dans les cantonnements qui ont été déportés de force au Rwanda en novembre 2018 , conduisent à plus de crispation au sein des réfugiés menacés par un retour forcé. Ces réfugiés continuent d’être pris pour cible par des milices congolaises téléguidées par le Rwanda ou d’autres pays de la sous-région et parfois même directement par les armées régulières de ces pays, et ils n’ont jamais eu droit au chapitre car continuellement assimilés aux groupes armés.

Alerte pour les réfugiés

Les associations et les acteurs de la société civile rwandaise, militant pour le respect des droits de l’Homme (Jambo ASBL, le RIPRODHOR…), soulignent la situation humanitaire dramatique et demandent une intervention en urgence de la MONUSCO pour protéger les réfugiés des assauts meurtriers dont ils sont actuellement victimes. En effet les Nations Unies ne peuvent pas laisser à l’abandon les réfugiés rwandais comme cela a été fait en 1996-1997. Il est légitime de désarmer les groupes armés évoluant sur le territoire de la République démocratique du Congo pour parvenir à un état de paix dans la région des Grands Lacs. Cependant, il est également primordial et c’est un devoir de protéger les réfugiés, les personnes les plus fragiles et les populations civiles qui sont pris entre deux feux. « La priorité absolue doit être de respecter et faire respecter la vie humaine de ces milliers de familles en leur portant secours et protection par tous les moyens ».

Constance Mutimukeye
Jambonews.net

Photos datant du 31 janvier 2018 illustrant l’exode des réfugiés rwandais suite aux récentes attaques à l’Est de la RDC

 

[1] http://www.rfi.fr/afrique/20160618-rdc-ndc-renove-guidon-sheka-attaque-buleusa-walikal-lubero-nord-kivu
[2] Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo Août 2010, p. 15.

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