FR | EN

Les jeunes Rwandais et l’autocensure : La conséquence d’une psychologisation du social

Publié : le 4 avril 2012 à 12:38 | Par | Catégorie: Opinion

Dix huit ans après le génocide, les stigmates du passé sont toujours omniprésents chez les jeunes rwandais. Quels rapports ces derniers entretiennent ils avec la politique? Si leur intérêt pour ce domaine est bien réel, la forme de leur engagement, elle, a changé, tout comme le contexte même de leurs actions. Une analyse qui bouscule nombre d’idées reçues.

A la question posée « En fait auriez vous, une réponse à la question pourquoi bon nombre de jeunes rwandais ne s’engagent pas en politique? ». Trois jeunes qui souhaitent garder l’anonymat se sont portés au jeu et ont donné des réponses du moins surprenantes mais compréhensives, à savoir :

Les cicatrices à l’origine de la peur  (source laregledujeu.org)

Les cicatrices à l’origine de la peur (source laregledujeu.org)

– Les jeunes Rwandais ne s’impliquent pas dans ce qui se passe au Rwanda, car ce n’est pas dans leur projet de retourner là bas. Nos intérêts n’y sont plus.
– Il ya des gens que les querelles continuelles ont marqué à vie… puis le Rwanda est sorti carrément de la tête
– Le « truc », c’est que pour moi le problème est global, donc le Rwanda est forcément dans la boucle.

Ces trois réponses nous plongent dans une forme de psychologisation du social qui s’apparente à une forme de repli identitaire, un sentiment qui s’apparente à un refus d’affronter le passé et sa réalité historique. Dès lors, est-il légitime de penser que les jeunes rwandais soient totalement ou du moins en grande partie dépolitisés ?

Non, les jeunes rwandais ne sont pas dépolitisés ! Loin s’en faut. Plus informés, ils sont plus critiques et exigeants que leurs aînés à l’égard des politiques. Néanmoins, malgré une réelle volonté de vouloir voir les choses changer, ces jeunes rencontrent la politique dans un contexte assez différent de celui de leurs parents, car le système de repérage, les grands clivages idéologiques, le sentiment de culpabilité et le devoir de mémoire sont désormais en partie brouillés et exercent sur eux une forme de pression qui s’apparente au harcèlement moral, et surtout à la peur d’être pointés du doigt.

De la mémoire à l’autoflagéllation

La mémoire est un livre qui ne se ferme jamais . Les instruments de la mémoire mis en place par le gouvernement rwandais actuel ont pour objectif, en apparence, d’amener la population non seulement à lutter contre l’idéologie du génocide, mais aussi à découvrir la nécessité de se réconcilier et de construire une société unie. Or ces commémorations ne concernent uniquement qu’une partie de la population, dite « victime », et sont pour les générations successives un rappel permanent de ce qu’il ne faut plus jamais faire. Cependant, ces instruments peuvent renfermer des germes de division, susciter des sentiments ambigus, provoquer des réactions diamétralement opposées à « l’objectif » fixé au départ. Ainsi, l’analyse de leur fonctionnement met en évidence leur rôle ambigu et explique pourquoi les jeunes préfèrent garder le silence plutôt que d’être taxé de génocidaire, négationniste ou extrémiste si en s’exprimant, ils ont le sentiment de véhiculer une idée contraire au politiquement correct voulu par les mentors au pouvoir.

Comment comprendre cette émergence?

Léon Mugesera (source rfi.fr)

Léon Mugesera (source rfi.fr)

L’apparition de cette notion peut être interprétée comme dénotant d’une vision particulière des tensions existant entre les rwandais. Pour la plupart des jeunes, le sens de l’émergence du phénomène, s’explique par les comportements socioculturels qui sont à l’origine des agissements hostiles. En mettant l’accent sur les dimensions interindividuelles, l’origine de leur repli identitaire serait ainsi à la fois le reflet et la conséquence d’une forme de psychologisation du social, c’est-à-dire le signe d’une souffrance profondément mise en évidence. Le cas Léon Mugesera, cet ancien homme politique rwandais expulsé du canada vers le Rwanda le 24 janvier dernier, semble expliquer ce sentiment qui prédomine chez la plus part des rwandais, un sentiment d’autosuffisance qui fait appel à la loi du silence mais dont il faut absolument se débarrasser: « Shuut !!! Tout ce que tu diras pourra être retenu contre toi un jour ».

Il est tentant de présenter l’autocensure observée chez la plus part de ces jeunes, comme le paradigme d’une forme de lutte pour la survie , où le jeune en tant qu’individu est la référence première, où la souffrance subjective devient un levier de la mémoire collective. Le sentiment d’une culpabilité collective qui s’est transformé en culpabilité individuelle et qui a donné une prise de conscience et une recherche des causes qui le favorisent.

En résumé, l’autocensure chez les jeunes rwandais est une notion qui permet de comprendre les relations entre le passé et la pensée. Ainsi que l’écrit le Dr. Thierry Médynski, dans la préface de « Dis moi où tu as mal, je te dirai pourquoi », on comprend mieux les maux dont souffre cette jeunesse. La mémoire doit prévenir le génocide et lutter contre l’idéologie du génocide sous toutes ses formes afin que « plus jamais » une telle tragédie ne se reproduise.

Au Rwanda, compte tenu du contexte social et historique, l’objet de la mémoire en toute logique devrait amener la jeunesse rwandaise à recouvrer sa cohésion et son unité. Cependant, la question de repli identitaire de ces jeunes, le désintéressement catégorique de la vie politique, le rejet « presque » absolu de sa propre identité, loin d’être un masque aux conditions socioculturelles qui l’engendrent sont un frein à la normalisation et une forme de lâcheté intellectuelle pouvant être qualifiée de moyennement glorieuse.

Jean Mounana

Jambonews.net

Profitez et partagez avec vos amis:
  • Facebook
  • Twitter
  • MySpace
  • email
  • LinkedIn

9 Commentaires à “Les jeunes Rwandais et l’autocensure : La conséquence d’une psychologisation du social”

  1. laura dit :

    Très bel article en tout cas! Néamoins il ya d’autres raisons profondes qui expliquent ce fait, à savoir entre autre pour ne citer que celui là, la culture. En effet, le rwandais est de nature réservé c’est pour ça. Merci pour la réflexion

       8 likes

  2. Le meilleur article jamais paru sur Jambo news. Bravo Mounana pour ton analyse . j’aurai aime discuter avec vous sur ce sujet important.
    Ange Michel, muramliz@yahoo.com

       8 likes

  3. Jean Claude dit :

    Moi ,je pense que les raisons qui explique cette letargie se trouvent dans le parcours des rwandais ….les uns ils etaient entrain de digerer le sindrome post traumatique du genocide ,d’autre le syndrome de pilate de Stockholm (ils vivent avec le FPR ) qui essaie de donner une image different meme em encorporant le Diaspora …….controler les cerveaux, les autres observe le phenomene de Inkubisi yamabyi iyitarukiliza le cas de mugesera ils ont peur .Mais la grande raison est le phenomene de Big Man la majorite pense que la politique est de Twagiramungu Faustin ,Gen Nyamaswa ,Gen Habyarimana qui n’ont que des reglements de compte comme projet de societe …..les jeunes pensent que Kagame est invincible ,ils ne pensent pas em dehors de la boite ,les autres pensent que l’activisme ( faire du bruit ) prone par Matata est la maniere de resoudre le probleme …..les changements de notre pays ne sont pas dans les rues de paris ou de Washignton ils sont dans la reflection de nos problemes la ou nous sommes ,faire l’auto critique et la critique de nos aines …..Cette article met a la lumiere dum manque de cadre de travaille em dehors des patris actuelles pour mastiquer les problemes de notre pays ….parceque le probleme du pays n’est pas Kagame ….c’est un business man il etait avec le grand magnat de mexico pour chatter son destin le probleme du rwanda est nous meme qui accepte aveuglement l’ideologie sectaire ……….en oubliant les delives totaritaires et les consequences que nous avons suffert ……Viva a luta continua

       4 likes

  4. Kanyana dit :

    C’est normal que la jeunesse,et tous écorchés vif de ce qui s’est passé chez nous prennent recul,et préférer se lamenter loin en cachette.Pourquoi?Parce qu’aussi longtemps le pouvoir actuel tire la force d’exister sur le malheur(génocide)mieux vaut attendre la fin de ce cycle politique ,pour évoluer autrement après 2017(si le changement est voulu par chaque Rwandais).Actuellement,j’ai l’impression qu’ on est dans le deuil,ou la dépression nationale,ou tout le monde se voile la face pour survivre,et ne veut surtout pas qu’on casse les oeufs sur son chemin de VISION!

       4 likes

  5. Rugwiro dit :

    Il y avait moyen de pousser plus loin votre réflexion. Le problème est plus complexe que vous ne le présentez.En effet, d’autres personnes ont travaillé sur ce sujet.L’éducation, la culture, l’inconscient, collectif (mais plus complexe que celui du génocide de 94 dont vous parlez), l’histoire personnelle,la recherche perpétuelle de la survie tant(ejo nzamerante?nzarya iki?), ainsi que la main mise perpétuelle de l’état rwandais actuelle sur les rwandais tant à l’intérieur qu’à l’étranger(le cas de Mugesera est de un exemple parmi des milliers); ce qui ne facilite aucune réflexion politique innovatrice car toute initiative politique est une politique réactive et non une nouvelle approche.
    Mais , je suis d’accord avec vous sur le fait que les jeunes rwandais, mais aussi les rwandais en général sont très politisés et ont un œil de loin plus critique que d’autres.C’est grâce au revolver en permanence sur leurs tempes qu’ils ont forgé leur opinion.

       3 likes

  6. alta vista dit :

    Selon M. Rukebesha Aloys dans son ouvrage intitulé « Esotérisme et communication », l’auteur commence son ouvrage en citant un proverbe : « Akiri mu nda y’ingoma kamenywa n’umwiru na nyirayo », littéralement, ce qui est dans le ventre du tambour est connu du ritualiste lui-même et de son propriétaire, c’est-à-dire nul ne connait les secrets d’une personne si ce n’est elle-même ou son confident. Ce proverbe « trop évocateur » touche au cœur de la problématique dit Rukebesha, parce que, bien que le tambour fut l’instrument pour communiquer des informations, il ne livrait pas son secret. Nous comprenons donc que le secret et la communication ont entre eux une relation dialectique : d’une part, il y a entre les deux un conflit, le secret et la communication entretiennent des rapports tendus ; d’autre part, ce deux réalités « peuvent être complices, tout en étant en conflit ». Dans ses recherches, l’auteur est arrive à la conclusion que la dominante du système de communication du Rwanda oral est l’ésotérisme qui continue à jeter son ombre sur la société rwandaise actuelle ». Si on veut comprendre ce qu’un rwandais dit, on ne devra pas perdre de vue qu’il parle sur deux niveaux. Ce qui compte pour lui, ce n’est pas en premier lieu, la concordance entre la parole et la réalité, ou entre ce qu’il dit et ce qu’il pense sur tel sujet. Mais ce qui compte avant tout, c’est la relation entre les deux partenaires de l’entretien, qui doit être servie par la parole ; la réalité sociologique l’exige, Ainsi donc rien n’est dit au hasard par les jeunes rwandais. Etant donné que tout ce qui est dit a un but. Rien ne peut être dit sans connaitre l’identité de son auditeur. On mesure et pèse avec beaucoup d’attention toutes ses paroles. A ce sujet, Rukebesha dit lors d’une interview avec La Relève, que dans l’ancien Rwanda, on a toujours minutieusement entretenu un système de communication en contradiction avec ce que les gens pensaient réellement…, un double langage en fait. On remarque que le rwandais aiment communiquer, échanger, s’exprimer. Mais s’agit-il des questions fondamentales, profondes comme le pouvoir, la politique ou le génocide, les voici qui retombent dans cet ésotérisme, qui est devenue une seconde nature dans la société rwandaise.

       1 likes

  7. luka dit :

    en tout kan tout les rwandais et rwandaise qui sont ne entre 1980 et 1990 sont ouvertes mais il ya des sujets qu ils ne prefere pas evoque…comme le genocide et des truc qui von avec….ont vais rien savoir de tout ca…ont a vu ou ca nous a amene…d ailleirs les rwandais devrier avoir un roi….comme ca ont n aura pas besoin des parti politique….regarde depuis qu on est independant…..la politique nous a pris plus que ce qu il nous a apporte….donc nous ont prefere vivre…..genre picole un peut d alcool,allez au club le week…faire le party et l afterparty….sur ce point vous devriez souligne que les jeunes rwandais sont parmi les plus ouverts sur d autres culture…we want to enjoy our life….and fuck politiks….

       2 likes

  8. ukuri1 dit :

    Ce ne sont pas seulement les jeunes Rwandais qui ne veulent pas s’impliquer dans la politique, mais en general tous les Rwandais vivant tant a l’ interieur qu’ a l’etranger!!!
    ,
    Ceux gui sont a l’interieur ont parfaitement raison de ne pas s’ y impliquer car, s’ils le font, ils risquent de se voir en prison, soumis a la torture ou meme se voir dans le cercueil, donc aho « gupfa none napfa ejo ».

    Ceux qui se trouvent a l’etrranger, jeunes et adultes, s’ enfoutent carrement de ce qui se passe au Rwanda car ils n’ont rien a envier ceux qui sont a l’ interieur de ce petit pays pauvre avec ses conflits ethniques seculaires entre Tutsi et Hutu !!!! Donc, sans interet, pas d’action !!!!! Et d’ailleurs, se disent-ils, pourquoi aller se faire casser
    la gueule au Rwanda???? La vie, disent-elles, il y en a a gauche, il y en a a droite, et on gagne beacoup plus dans beaucoup de domaines autres que la politique, ce sale vieux metier qui ne rapporte pas gros!!!!

    Concretement,, qu’est ce qu’on peut gagner en devenant Ministre, Senateur, Depute dans un pays comme le Rwanda , alors que tu as un bon travail bien remunerant ou un meilleur avenir ailleurs qu’ au Rwanda et jouir d’ une paix durable au lieu d’ aller se chamailler, se faire tuer par ces sanguinaires politiciens assoiffes du pouvoir tout en sucant le bas peuple ????

       2 likes

  9. Eric dit :

    Interessant comme article! Deja l’article engage un debat non politise plien des diverse idees. Super….je trouve que le sujet sur la jeunesse Rwandaise est un sujet qui porra declencher un debat sincere entre nous. Continuons a parler le development de notre jeunes….certainement que nous arriverons a trouver une solution a notre pays.Reppelond que la jeunesse compte plus de 65% de la population rwandaise.

       4 likes

Laissez un commentaire