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Abingeneye: « Oeuvrer pour la formation d’une jeunesse maîtresse de son destin »

Publié : le 15 avril 2016 à 18:32 | Par | Catégorie: A la une, Actualité

22 ans après l’horreur absolue, le peuple rwandais essaie toujours de se relever. « Tragédie », « cataclysme », « apocalypse », les mots ne suffisent pas pour décrire ce qu’ont vécu les Rwandais en ce mois d’avril 1994. S’en suivirent des années de calvaire avec d’un côté ceux qui essayaient de se reconstruire malgré le drame et de l’autre ceux qui continuaient à fuir la folie humaine dans les forêts congolaises. De cette tragédie, la région des Grands Lacs d’Afrique ne s’en est toujours pas remise. Depuis 1990, aux crises de réfugiés succèdent des crises politiques et des conflits intrarégionaux. C’est dans ce contexte tragique que des jeunes se sont levés et ont créé une organisation nommée Jambo ASBL avec l’objectif disent-ils: « de contribuer à mobiliser les ressources nécessaires à l’instauration et à la pérennisation d’états de droit dans la région des Grands Lacs ». Les projets de Jambo pour les années à venir, le rôle de la jeunesse dans le changement, l’état de la démocratie rwandaise et le développement réel du Rwanda, tels sont les enjeux sur lesquels JamboNews a voulu s’entretenir avec la nouvellement élue Présidente de Jambo ASBL, Natacha Abingeneye. 

Découvrez ici la première partie de l’interview diffusée la semaine dernière

Jambonews: Que comptez-vous faire durant votre mandat? 

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Natacha Abingeneye accompagnée des autres membres du Comité d’Administration de Jambo ASBL

Natacha Abingeneye: Lors de ce mandat, qui durera deux ans, il est important de poursuivre les projets de paix et de cohabitation durable de nos peuples que Jambo a mis sur pied. Nous continuerons de venir en aide aux réfugiés rwandais présents à l’Est de la RDC, je rappelle qu’ils sont plus de 245000 livrés à eux-mêmes, grâce à notre partenariat avec l’association AFERWAR qui nous permet d’acheminer l’aide vers les réfugiés sans interlocuteurs, et par le biais de la plateforme SOS Réfugiés dont nous faisons partie. Sensibiliser l’opinion publique sur les conditions inhumaines de ces réfugiés à travers des campagnes telles que le Marathon Solidaire ou la Journée Internationale du Réfugié, et surtout mobiliser les ressources pour leur venir concrètement en aide à travers des récoltes de fonds continu tel que l’action « Des Bottes pour Noël » sont des actions que nous répéterons tant qu’ils seront là.

Le projet de thérapie communautaire dit « Cercle de Confiance » est un des outils de reconstruction auquel nous croyons fermement et dans lequel nous continuerons d’investir. Un espace de parole pour tous, où le soutien communautaire permet la reconstruction individuelle des personnes est une première à l’adresse de la Région des Grands Lacs d’Afrique et nous espérons pouvoir le déployer à long terme sur le terrain également en plus de Bruxelles.

La défense des droits de l’homme étant au cœur de notre action, nous avions également lancé JamboNews en 2010. Devenu symbole de la liberté d’expression décomplexée, plateforme de libres penseurs à la déontologie journalistique irréprochable et garant de l’information objective, vérifiée et vérifiable, Jambonews vole maintenant de ses propres ailes. Entièrement indépendante dans ses contenus et dans son fonctionnement, je suis content de voir ce qu’est devenu Jambonews. Nous veillerons toujours à apporter notre soutien à cette plateforme tant que la demande nous sera faite.

Durant ce mandat, nous ne fléchirons nullement nos efforts pour dénoncer les violations des droits de l’homme quelles qu’elles soient et concentrerons nos forces afin d’arriver à une plus grande cohésion du chef des acteurs de la société civile s’inscrivant dans la même démarche que la nôtre.

Et comme nous sommes convaincus que le changement passe par soi, nos efforts vers la jeunesse afin de la conscientiser et surtout de lui donner les clés pour un avenir à son image, seront poursuivis et renforcés.

La jeunesse semble être au centre de votre projet, que prévoit Jambo pour la sensibiliser et la pousser à se mobiliser pour la cause que vous défendez ?

Leur faire connaitre notre cause déjà. Nous vivons dans une société d’accueil qui nous impose son rythme et peut faire basculer beaucoup dans le « day-to-day » et faire oublier d’où l’on vient et le pourquoi de notre condition actuelle ou celle de nos concitoyens de la Région des Grands Lacs d’Afrique. Il est facile en effet d’oublier, pire encore, de vivre dans l’ignorance de certaines horreurs commises, car c’est moins douloureux que d’y faire face. La complexité des origines de conflits en effraie beaucoup ! En informant et en donnant l’occasion aux jeunes de s’impliquer, nous croyons dur comme fer que ce refus d’injustice et de conflits à répétition est une cause à laquelle beaucoup adhèreront.

Nous tacherons aussi de soutenir les initiatives propres de jeunes qui, à la recherche de leur identité et ne voulant pas forcément ouvrir le chapitre du pourquoi, bâtissent et animent de nobles causes de soutien aux réfugiés ou aux plus démunis, comme l’action de l’ASBL SiSTEM qui vient en aide aux réfugiés rwandais du Congo Brazzaville, ou encore Coup de Pouce ASBL qui a fondé et qui finance une école à Bumba, Rwanda.

Être maitre de son destin, donc pouvoir choisir librement son mode de vie sur les plans intellectuels, économiques, socioculturels et politiques, suppose une population informée sur sa situation, et c’est dans ce volet que nous nous inscrivons pour la formation d’une jeunesse éclairée et maitresse de son destin justement.

Sous votre mandat, le Rwanda va connaître une élection présidentielle, quelle est la position de Jambo sur celle-ci ?

Nous sommes face à un problème fondamental, qui n’est malheureusement pas propre au Rwanda, et c’est le manque d’alternance au sommet de nos pays. Nous constatons avec désolation que l’alternance pacifique et démocratique des dirigeants chez nous est pour l’instant quasi utopique.

Un référendum et un changement de constitution auront précédé la tenue de ces élections présidentielles afin de permettre au président actuel de se représenter en 2017 ; chose qu’il a « humblement » acceptée à la veille du réveillon 2016. Nous regrettons ces mécanismes et outillages politiques destinés à une personne, et non au peuple Rwanda.
Premièrement c’est un constat d’échec dans la mesure où cela suppose qu’absolument aucun autre Rwandais que Kagame n’est à même de diriger convenablement le Rwanda. Qu’avons-nous donc fait durant ces 14 dernières années de ses mandats que ne peut faire qu’un seul homme ? Nos écoles ne produisent-elles donc pas de leaders de demain ? Notre jeunesse est-elle si inapte à se reprendre en main et donc à prétendre à la direction de notre pays?

Deuxièmement, la liste impressionnante d’anciens candidats aux précédentes élections présidentielles ayant été ou étant encore incarcérés par le système judiciaire rwandais nous inquiète. Les cas de Victoire INGABIRE, Bernard NTAGANDA ou encore Théoneste NIYITEGEKA laissent apparaitre un schéma qui peut faire douter plus d’un possible candidat face aux conséquences de se présenter face à M. Kagame à qui l’on donne de plus en plus le statut de leader suprême et miraculeux du Rwanda.

Capture d’écran 2016-04-15 à 16.28.29Au-delà des incarcérations, le refus de l’ouverture de l’espace politique auquel font face les partis politiques de l’opposition, des méandres administratifs aux atteintes à l’intégrité physique et/ou morale de leurs adhérents ou dirigeants (interdiction de rassemblement, refus d’enregistrement de partis, poursuite des membres de ces partis, discrimination des partis non-membres de la coalition avec le FPR), sont autant de facteurs refrénant le processus démocratique des élections.

Au vu de tous ces éléments, nous craignons une élection présidentielle de façade, où l’on n’aura pas véritablement donné au peuple un choix quant à leur président.

Nous nous étonnons par ailleurs du silence tacite qui semble être d’application sur ce changement de constitution en vue des élections présidentielles au Rwanda, dans le chef de ceux dénonçant haut et fort, suppressions d’aide à l’appui, les cas du Burundi ou encore de la RDC voisins.

Quand on entend les louanges des institutions internationales sur le développement économique du Rwanda, la réélection du Président Kagame n’est-elle pas légitime ? 

Selon notre vision, l’Humain ne peut jamais être sacrifié sur l’autel du développement ou d’autres considérations économiques. Aucune avancée économique, si brillante soit-elle, ne peut justifier l’impunité dont jouissent M. Kagame et son régime pour les violations de droits de l’Homme dont ils se rendent coupables.

En outre, il existe des soupçons de manipulation de ces chiffres du développement rwandais, dont l’un des exemples récents a été la distanciation de l’institut Oxford Policy Management (OPM) quant au rapport publié par le Rwanda concernant les statistiques sur la pauvreté dans le pays pour 2013 – 2014. Une analyse poussée, notamment publiée sur votre siteweb, JamboNews.net, en une série d’articles sur les chiffres économiques du Rwanda, a également établi un doute raisonnable quant à la véracité et/ou signification réelle de magnifiques scores obtenus par le Rwanda dans plusieurs secteurs.

Un dernier élément troublant est la question du degré auquel le peuple rwandais dans son ensemble, et spécifiquement les classes pauvres et les plus démunies, profite de ces avancées louées par l’occident et autres partenaires qui se basent uniquement sur des rapports à chiffres hautement positifs. Le cas de la réforme agraire qui met à mal les paysans dans leur survie au quotidien est à citer dans cette catégorie.

Donc non, une réélection du président Kagame sur base du développement économique n’est pas justifiée pour deux raisons, la première étant que l’Humain est au-dessus de tout, la deuxième étant que ces avancées devant être observées avec un regard critique quant à leur réalité et impact réel pour les citoyens Rwandais dans leur ensemble.

La crise burundaise met en péril la stabilité relative régionale, quelles sont vos pistes de solution pour sortir de l’impasse dans laquelle semble se nouer la situation actuellement ?

Nous pensons que la situation burundaise est critique non seulement pour les Burundais, mais aussi pour toute la Région des Grands Lacs d’Afrique. Ceci, car les situations de conflit dans la Région des Grands Lacs d’Afrique sont hautement contagieuses, et un risque d’embrasement régional est bel est bien à craindre, surtout au vu des crispations diplomatiques récentes entre le Burundi et le Rwanda.

Nous pensons qu’il faut établir le règne de la loi dans l’ensemble de la sous-région afin de tacler de façon durable le problème de l’alternance au sommet des États, problème à la base des tensions et évènements malheureux actuels au Burundi. Des institutions fortes et pouvant garantir le respect des lois éviteront aux uns et aux autres d’utiliser quelconques mécanismes pour rester au pouvoir.

Dans un horizon plus court, nous préconisons un dialogue hautement inclusif des parties prenantes du conflit afin de permettre à la population d’avoir une démocratie à leur image et à l’État burundais de s’inscrire dans cette démarche sereinement. Nous pensons que seul un dialogue véritable permettra de s’entendre, car nul ne doute que tous ont à cœur le bien-être du pays.

Nous appelons cependant toutes les parties impliquées dans ce dialogue à prendre le temps nécessaire afin de trouver des solutions justes, et à éviter de prendre des raccourcis, car leurs conséquences pourraient non seulement envenimer la situation, mais pis encore, engendrer d’autres conflits.

Nous tenons à rappeler que malgré les conflits qui semblent ignorer les frontières physiques dans la région, nos peuples sont liés par une amitié profonde qui ne date pas d’hier. Nous fêtons cette année les 40 ans de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL), rassemblant le Rwanda, Burundi et la République Démocratique du Congo à titre d’exemple. Il est de notre devoir à tous de rappeler cela par des actions positives communes afin qu’aucun conflit ne prime sur ce qui nous lie ; l’unité nous rendra plus forts ! 

Certains acteurs politiques tels que Victoire Ingabire ou Deo Mushayidi sont rentrés au Rwanda mener leur combat politique sur le terrain. Pour la société civile rwandaise à l’étranger ce n’est pas encore le cas, pensez-vous que les conditions soient réunies pour que celle-ci aille exercer son rôle au sein de la société rwandaise ?

Il n’y a à mes yeux pas de frontières aux actions des acteurs de la société civile. Contrairement à l’action politique qui ne peut se faire entièrement en dehors du pays, il n’y a pas de limite géographique aux actions de la société civile. Ce qui est important c’est de rester connecté aux réalités du terrain, de pouvoir prendre la mesure réelle de ce qu’on observe en enlevant le biais que pourrait engendrer la distance.

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Natacha Abingeneye, Présidente de Jambo ASBL

Nous nous inscrivons plutôt dans une démarche de rapprochement des Rwandais de l’extérieur avec les Rwandais de l’intérieur du pays. Conditionner notre action à une présence physique au Rwanda serait prématuré dans ce schéma, et surtout au vu des nombreux amalgames faits entre le simple fait de dénoncer certaines réalités du pays et le fait d’être « un ennemi du Rwanda ». Et nous connaissons le sort actuellement réservé aux ennemis du Rwanda selon le président Kagame. 

Pour conclure, quels sont vos  souhaits pour le Rwanda pour les 10 prochaines années ?

En peu de mots, je souhaite un Rwanda où l’on parle de tous les sujets sans en craindre les conséquences sur sa vie professionnelle ou privée, un Rwanda où l’on peut faire son deuil et son devoir de mémoire de façon décomplexée, un Rwanda où la justice n’est pas au service de l’État, mais des citoyens, un Rwanda s’inscrivant dans une politique et une dynamique régionale positive nécessaire à une cohabitation pacifique avec ses voisins, un Rwanda où enfin le développement économique ne profite pas qu’au « selected few » et où il ne faut pas être fils de ou fille de pour espérer être maitre de son destin.

Découvrez ici la première partie de l’interview diffusée la semaine dernière

Propos recueillis par Emmanuel Hakuzwimana

Jamboonews.net

 

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