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Francophonie : le triomphe de la Françafrique ?

Publié : le 15 octobre 2018 à 20:08 | Par | Catégorie: A la une, Analyses de l'actualité

Le 17ème sommet de la Francophonie, qui s’est tenu du 11 au 12 Octobre à Erevan en Arménie, a sans surprise couronné Louise Mushikiwabo comme nouvelle secrétaire générale de la Francophonie. Comme le veut la tradition, Louise Mushikiwabo a été désignée par un consensus. Une autre tradition officieuse de la Francophonie, soit le poids de Paris dans le choix du secrétaire général de l’organisation, a également été respectée. Le président français Emmanuel Macron s’est servi de la Francophonie pour servir les intérêts géopolitiques de la France. Jambonews revient sur cette affaire.

Paris ou Kigali ? Personne ne veut assumer la fausse bonne idée

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique en Septembre,  Louise Mushikiwabo confirme au journal que sa candidature a été inspirée par l’Elysée et qu’elle a surpris les autorités rwandaises : « Le principe de cette candidature a effectivement été d’abord discuté avec des pays amis, que je préfère ne pas citer, puis avec la France. J’ai pris le temps d’en parler avec le président Kagame et avec des collègues du gouvernement, et il nous a semblé que ce n’était pas une mauvaise idée. »

Quant à Emmanuel Macron, il s’est entretenu avec RFI et France 24 en marge du sommet de la Francophonie et a renvoyé l’initiative de la candidature à Paul Kagame, président en exercice de l’Union africaine : « Donc j’ai dit que s’il y avait une candidature africaine qui faisait consensus, la France la soutiendrait. Il se trouve que le Rwanda qui préside cette année l’Union africaine a présenté la candidature de sa ministre des Affaires étrangères.»

Et Paul Kagame, interrogé sur un éventuel émissaire venu de Paris pour lui suggérer l’idée, il botte en touche à deux reprises et renvoie les  journalistes de la RFI et de France 24 à Emmanuel Macron : «Pourquoi ne pas le lui demander ? »

Une énième couleuvre difficile à avaler pour les présidents africains ?

Vu de Paris, la candidature de Louise Mushikiwabo est avant tout africaine et est portée par les pays africains membres de l’OIF. Les analystes africains eux nuancent. C’est en effet au mois de juillet 2018, soit un mois et demi après l’annonce de la candidature de Louise Mushikiwabo par Emmanuel Macron sur le perron de l’Elysée, que Paul Kagame a demandé aux présidents des pays africains membres de l’OIF de soutenir la candidature de sa ministre des Affaires étrangères à la tête de l’organisation. La demande a été faite lors du sommet de l’Union à Nouakchott en Mauritanie, sommet auquel participait  Emmanuel Macron.

L’éditorialiste politique sénégalais Babacar Justin Ndiaye déclare à l’AFP : « Vu de Dakar, nous avons l’impression très nette que Macron et Kagame ont agi de manière trop, trop cavalière.  La France fait de la Francophonie un levier de rapprochement avec le Rwanda, mais elle utilise ça au détriment des pays démocratiques, des pays africains et même du Canada. C’est le poids de la politique qui passe avant le linguistique, avant la démocratie, avant la démographie, beaucoup de critères ont été sacrifiés sur l’autel de la diplomatie, et encore quelle diplomatie? ».

Toujours d’après les analystes africains, officiellement les présidents africains se cachent derrière  le consensus africain pour justifier leur vote, cependant ils n’osent pas assumer individuellement leur choix qui serait mal perçu auprès de leur peuple. Une semaine avant le sommet de la Francophonie, Mohamed Lamine Souef, le ministre comorien des Affaires étrangères, indiquait que son pays s’alignerait sur la « position de l’UA », une décision prise « sans débat ».

Un des enjeux de Paris : sauver ses intérêts avec Ottawa

Loin des considérations de la promotion de la langue française ou des valeurs de la Francophonie telles que les droits de l’Homme, Paris a œuvré activement pour obtenir le soutien de la candidature de la ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame par le Canada.

C’est TV5 le Monde qui révèle les contreparties que la Canada a obtenues pour le retrait de son soutien à la candidature de la Canadienne Michaëlle Jean : le soutien de Paris pour obtenir un siège de membre non permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, et la suspension de la demande d’adhésion de l’Arabie saoudite à l’OIF, pays en froid avec le Canada depuis l’expulsion de son ambassadeur par Riyad.

Vu de Paris, les droits de l’Homme réduits au troc et vidés de sens

Si la violation des droits de l’Homme par l’Arabie saoudite est un motif évoqué pour expliquer la pression exercée par Paris sur Riyad pour le retrait de sa candidature, les tensions diplomatiques entre l’Arabie saoudite et le Canada sont à considérer. Comment expliquer, par exemple, que d’un côté le possible assassinat de Jamal Khashoggi, disparu le 2 octobre 2018 à l’intérieur du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, soit un élément grave, voire très grave pour Emmanuel Macron, et que de l’autre, le fait que Louise Mushikiwabo ait assumé publiquement les assassinats politiques du régime de Paul Kagame, notamment en le cas de Patrick Karegeya assassiné en Afrique du Sud en 2014, ne soit pas relevé ?

De quel côté de l’Histoire la nouvelle Françafrique a-t-elle placé la Francophonie ?

S’il y a un élément qui a retenu l’attention lors du 17ème sommet de la Francophonie, c’est le discours de Michaëlle Jean, la secrétaire générale évincée au bout d’un mandat : « Alors, au moment où nous marchons vers le cinquantième anniversaire de la Francophonie, demandons-nous, ici à Erevan, en toute conscience et en toute responsabilité, de quel côté de l’Histoire nous voulons être ? Sommes-nous prêts à accepter que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes … ? Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à des simples mots que l’on vide de leur sens au nom de la réal politique, de petits arrangements entre Etats ? … Le moment est venu pour nous comme pour tant d’autres organisations multilatérales de choisir entre réagir ou laisser faire, progresser ou régresser. Et disons-nous bien que l’immobilisme, l’atermoiement et les compromis sont déjà une forme de régression car une organisation qui ruse avec les valeurs et les principes est déjà une organisation moribonde »

Emmanuel Macron avait préféré ne pas assister à cette plaidoirie pour la promotion de valeurs autrement fondamentales de la France. Pour sa part Jean-Yves Le Drian, le chef de la diplomatie française, n’a pas daigné applaudir.

Constance MUTIMUKEYE

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