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Burundi: commémoration du 18ème anniversaire de l’assassinat de Ndadaye

Burundi: commémoration du 18ème anniversaire de l’assassinat de Ndadaye

Ce vendredi 21 Octobre 2011, le Burundi a commémoré le 18e anniversaire de la mort de Melchior NDADAYE, premier président burundais démocratiquement élu.

Melchior Ndadaye

Melchior Ndadaye


Melchior NDADAYE fut sauvagement assassiné, seulement trois mois après son élection, en même temps que de nombreuses autres personnalités politiques de premier plan dans son parti et dans les jeunes institutions.
Sa mort fut suivie par des massacres interethniques à grande échelle,  jusqu’à l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi signé le 28 août 2000 sous l’égide de Nelson Mandela. Cet accord redonna aux Burundais l’espoir de revivre ensemble. Aujourd’hui, Melchior Ndadaye est reconnu au Burundi comme « héros de la démocratie », aux termes d’un projet de loi adopté par les deux chambres du parlement en 2005.
Le Président Melchior Ndadaye fut assassiné, pour ne pas dire exécuté aux environs de dix heures trente du matin, le jeudi 21 octobre 1993, dans les installations du 1er Bataillon Para de Bujumbura, chez les bérets rouges des anciennes Forces Armées Burundaises, juste 3 mois après son élection. Au cours de ce coup de force, furent également abattus, Pontien Karibwami, Président de l’Assemblée Nationale, Gilles Bimazubute, Vice-Président de l’Assemblée Nationale, Juvénal Ndayikeza, Ministre de l’Administration du Territoire et du Développement communal.
Fulgurante  montée à la tête du pays après des années de clandestinité
Ndadaye a été l’un des principaux membres fondateurs, en 1986, du parti Sahwanya-Frodebu (Front  pour la Démocratie au Burundi) en exil. Il présidait en clandestinité ce parti dès sa fondation (1986), puis continue jusqu’à son officialisation en 1991, son agrément en 1992, sa victoire électorale aux élections présidentielles et législatives du 1er et 29 juin 1993, et jusqu’au coup d’Etat sanglant du 21 octobre 1993. Ce coup de force va déchaîner des violences interethniques dans tout le pays, déclenchant une guerre civile, qui fera, selon les estimations, entre 50.000 (chiffre avancé par la Commission internationale d’enquête des ONG) et 100.000 (chiffre avancé par les délégués du Haut commissariat aux Réfugiés) voire 200.000 morts (chiffre avancé par certains rescapés burundais).
Cet assassinat perpétré par des militaires tutsis (qui composaient l’exclusivité de l’armée à cette époque), explique les violences interethniques qui s’en sont suivies. La population Tutsi , accusée collectivement d’avoir assassiné le président fut la cible d’une partie de la masse Hutu en colère, mais l’armée tutsi réussit à prendre le dessus. À nouveau, des dizaines de milliers de Hutus furent chassés vers le Rwanda voisin. Le nouveau président, Cyprien Ntaryamira, un autre Hutu, succéda à Ndadaye et tenta de mettre un terme à la répression menée par l’armée.. Le 6 avril 1994, il fut tué à son tour en même temps que le président du Rwanda Juvénal Habyarimana, dans un attentat d’avion au-dessus de Kigali (au Rwanda) ; attentat attribué par un certain nombre de témoins à l’actuel Président du Rwanda, Paul Kagame.
De la démocratie au cauchemar
En 1993, l’élection de Melchior Ndadaye marquait au Burundi, l’introduction d’un régime démocratique après des décennies de régimes autoritaires à parti unique. Jusqu’aux élections présidentielles et législatives de juin 1993, la vie politique burundaise était dominée par l’ethnie tutsi, numériquement très minoritaire, et par le parti Uprona, fondé en 1957 et devenu parti unique en 1966. Les élections avaient écarté l’Uprona et donné les pleins pouvoirs au Frodebu, le parti conduit par Melchior Ndadaye, un Hutu issu de la majorité de la population, qui est hutue (environ 85%).
Le basculement du pouvoir d’une ethnie à l’autre fut considéré par l’élite Tutsi  comme un scandale et une menace. Habituée depuis des siècles à conduire les affaires publiques, elle se voyait brutalement réduite à un nouveau statut, celui d’une minorité en passe d’être privée de ses prérogatives de toujours. Exception faite, mais pour combien de temps encore, puisque l’armée nationale (ou plutôt ethnique) burundaise, qui était totalement  composée depuis l’indépendance par la minorité tutsi, allait renverser la volonté issue des urnes par la volonté des armes.
Avant même sa prise de fonctions, le nouveau président échappait à une tentative de coup d’Etat militaire. La preuve était apportée que l’armée n’était pas intégralement acquise au nouveau régime, ni prête à accepter le changement. Dès lors Melchior Ndadaye allait devoir entreprendre une politique de compromis avec les conservateurs de l’opposition, tutsi pour l’essentiel. Néanmoins, après des décennies d’immobilisme social à l’avantage des Tutsi, l’heure était venue des grandes réformes. Toutes les revendications des Hutu, insatisfaites  sous les régimes précédents, furent jetées aux pieds du président. Il était exigé que les Hutu fussent désormais représentés massivement dans la politique, l’administration, et dans les forces de sécurité. Il fallait que les réfugiés hutu (200.000, la plupart en exil depuis vingt ans et plus) réintègrent le pays, récupèrent leurs terres spoliées et trouvent des emplois. En d’autres termes, partout il fallait écarter des Tutsi pour y mettre des Hutu, de façon à établir une situation moins inégalitaire.
Mais il y avait plus grave encore: des pressions s’exerçaient sur le Président pour que, malgré une amnistie générale proclamée dès l’entrée en fonction du nouveau président, une question soit abordée qui mettait en accusation une partie de l’armée et l’élite tutsi: les crimes de guerres et les crimes contre l’humanité perpétrés contre les Hutus sous les régimes précédents devaient être mis au jour. Leurs auteurs, nombreux, n’avaient jamais été poursuivis, ce qui exacerbait la majorité hutu longuement dominée.
La situation devenait explosive pour Melchior Ndadaye, qui évidemment se voyait notoirement pris à parti de toutes parts. Les conservateurs tutsi, n’étaient nullement disposés à concéder à la masse hutu leurs avantages acquis dans tous les secteurs. Un choc brutal devait se produire, et risquait de s’avérer fatal.
L’armée, ou du moins une partie, a tranché. Melchior Ndadaye et d’autres personnalités politiques ont été assassinés pour que se maintienne l’ordre ancien menacé. Melchior Ndadaye serait considéré comme le Président qui  voulait construire avec l’ensemble de son peuple une société juste.
Qui a tué Melchior Ndadaye ?
L’élection de Ndadaye en 1993, a suscité un enthousiasme pour la démocratie burundaise, un pays dès lors à l’emprise des coups d’Etats à répétition, et aux conflits interethniques incessants. La majorité hutu qui vivait sous l’asservissement depuis l’indépendance a vu dans cette élection un espoir d’un avenir où les coups de canons et les machettes n’auront plus leur place.
Néanmoins cet espoir va très vite se transformer en cauchemar, trois mois seulement après son élection, le président fut énlevé et amené au camp militaire où il a subi toutes sortes des tortures avant d’être abattu. Qui a assassiné le président ? S’il n’y a aucun doute sur les assassins, les spéculations sur les commanditaires vont bon train.
Plusieurs sources indépendantes, concordantes, nationales et internationales continuent de présenter le Major Pierre Buyoya, ancien président de la République comme étant le commanditaire principal de ce putsch militaro-civil, bien cautionné par l’ancien parti unique, l’Uprona. burundibwiza.com Cependant, tous ceux qui veulent connaître officiellement toute la vérité sur ce Coup d’Etat et l’assassinat du Président Melchior Ndadaye, préfèrent ne pas s’aventurer sur n’importe quelle piste, mais exiger des nouvelles enquêtes, et des poursuites visant les commanditaires.
Aujourd’hui, il convient de constater que malgré les dernières élections pluralistes et démocratiques de 2005 et 2010, qui ont permis au Burundi d’emprunter une voie démocratique, les circonstances sur la mort du président restées floues et indéterminés, et les commanditaires de ce crime d’Etat ne sont toujours pas officiellement connus.
« Si donc le Président Melchior Ndadaye et ses principaux collaborateurs, tous assassinés le 20 et le 21 octobre 1993, passent toujours dans le compte des charges et pertes diverses, c’est uniquement parce que ces présumés commanditaires du putsch du 21 octobres 1993 n’ont pas encore trouvé des adversaires politiques forts et des magistrats indépendants, capables de dire le Droit, rien que le Droit en vue de fournir un verdict juste et libre, pouvant aider toute l’opinion nationale et internationale à connaître finalement la vérité sur le Coup d’Etat du 21 octobre 1993, l’assassinat du Président Melchior Ndadaye, ainsi que ceux de ses plus proches collaborateurs, tous issus du parti Frodebu, vainqueur incontesté des élections législatives et présidentielles de juin 1993 » commente un journaliste sur burundibwiza.com. Avant de conclure que, « le Président Melchior Ndadaye sacrifié sur l’autel des appétits politiques démesurés, sous l’empire de l’impunité instituée systématiquement comme mode de gouvernement ».
Le temps de la commémoration
Comme chaque année depuis l’assassinat de Ndadaye, l’actuel président burundais Pierre Nkurunziza et son épouse Denise Bucumi ont assisté vendredi dernier à Bujumbura aux cérémonies marquant le 18ème anniversaire de l’assassinat de Melchior Ndadaye .
Une messe commémorée en la mémoire de l’illustre disparu à la Cathédrale Régina Mundi suivi du dépôt des gerbes sur sa tombe. Cet anniversaire a été également un moment de rappeler par le parti du Président défunt, que cet horrible meurtre qui a plongé le pays dans l’abîme est resté impuni. La direction du Front pour la Démocratie au Burundi (FRODEBU), la formation politique de feu président Ndadaye, a indiqué par le biais de son président Léonce Ngendakumana, qu’il est déplorable que le dossier judiciaire du Président assassiné ait été « classé sans suite » depuis l’accession au pouvoir du Conseil National pour la Défense/Forces de la Défense de la Démocratie (CNDD/FDD) le 26 août 2005.
Le Délégué Général du Forum pour le Renforcement de la Société Civile (FORSC, un collectif regroupant une centaine d’associations), Pacifique Nininahazwe, regrette de sa part que 18 ans après l’assassinat de Ndadaye, la justice n’ait pas été rendue. « Si certains exécutants de ce crime ont été condamnés à des peines carcérales il y a quelques années, les commanditaires n’ont jamais, en revanche, été inquiétés. Nous avions espéré, a-t-l souligné, que la mise en place rapide des mécanismes de JT pourrait amener à réprimer ceux qui ont planifié « cet acte ignoble » » a- il réitéré.
L’héritage de NDADAYE
Melchior Ndadaye s’est battu des années pour la démocratie au Burundi, son engagement couvre plusieurs décennies marquées par un long combat pacifique  dans un pays déchiré par les querelles ethniques et politiques, des étapes marquantes d’exil, l’opposition dans la clandestinité, l’emprisonnement, la campagne électorale et les trois mois à la magistrature suprême. NDADAYE est mort sauvagement assassiné par une armée qui n’acceptait pas de vivre dans une société démocratique où tous les citoyens sont égaux. Quel héritage cet homme d’Etat a laissé à la société burundaise, lui qui a tant cru à la démocratie et une société juste ?
L’ARIB (association de réflexion et d’information sur le Burundi) le présente comme  » un monument humain, un modèle révolutionnaire ». Il est certifié que Ndadaye a mené un combat fulgurant et pacifique qui l’a mené à l’échelon de l’Etat,  dans un pays où nombreux croient plus aux armes qu’aux urnes. En  l’espace d’une courte saison, il a su marquer l’histoire du Burundi de façon profonde. Il savait que sa tâche à la tête du pays serait gigantesque, mais il y a cru et a foncé. Ndadaye fût littéralement un guerrier qui n’a pas hésité à défendre les causes nobles. Même si le changement démocratique pour lequel il s’est tant battu n’est pas encore totalement instauré au Burundi, des grands changements sont visibles et les élections présidentielles de 2005 et 2010, malgré les nombreux problèmes qui les ont entourées, montrent que cet idéal est possible.
Il a fallu un courage sans égal pour Ndadaye d’accepter de devenir Président étant hutu dans un pays où l’armée était totalement d’ethnie tutsi. Certains ont même parlé de naïveté, de maladresse, d’inexpérience, voire d’insouciance du danger. Ayant vécu longtemps en exil et dans la clandestinité, il serait hâtif de dire que NDADAYE  ignorait les risques qu’il courait. Il n’ignorait pas certes, les préjudices que cette armée pouvait lui causer. D’ailleurs dans ses discours de campagne, il a souvent évoqué l’éventualité de son assassinat : « ils tueront Ndadaye, mais ils ne tueront pas tous les Ndadaye ». Il a toujours dit qu’il risque d’être assassiné, mais que les autres continueront la lutte, discours qu’on ne trouve que chez les révolutionnaires.
« L’héritage de NDADAYE, c’est le modèle qu’il nous a laissé. C’est aussi son message politique : la lutte contre l’injustice, les exclusions, la corruption, la misère ; l’édification d’un Etat prospère, respectueux des libertés et des droits de l’Homme. La balle est aujourd’hui dans le camp des héritiers »  dit Arib.
L’assassinat de Ndadaye a marqué le début d’une guerre civile dont les séquelles sont encore visibles non seulement au Burundi, mais également au Rwanda voisin, où l’assassinat d’un président hutu n’a pas été bien perçu, surtout au moment où, on tentait de négocier un partage du pouvoir entre un gouvernement à majorité hutu et une rébellion dominée par la minorité tutsi.
Reste à espérer que la mort de Ndadaye ne soit pas rangée aux oubliettes de l’histoire, ou considérée comme un sacrifice qu’il faut accepter dans l’intérêt de la paix et la réconciliation. Cependant, il est permis de rester perplexe quant à la question de voir un jour la vérité rétablie sur la mort de Ndadaye, vu qu’  aujourd’hui le paysage politique burundais est quelque peu confus. Cette confusion explique en partie les dissensions sur la gestion et le suivi du procès sur la mort de NDADAYE.

Par Jean Mitari
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