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Les mémoires de Caliban : Césaire (dé)criait…… « Et les chiens se taisaient ».

Les mémoires de Caliban : Césaire (dé)criait…… « Et les chiens se taisaient ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai». Et je lui dirais encore : «Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
L’épigraphe mise en exergue illustre, résume et symbolise à pertinence l’apport, le legs,  désormais universel, d’un auteur, dont la pensée, le discours et les actions furent les instigateurs et les fondateurs d’une  «renaissance africaine », mieux dit d’une redécouverte de l’Afrique, cette dernière maltraitée et décimée culturellement après trois siècles d’esclavages et d’impérialisme colonial.
Iconoclaste de génie, réfractaire et anticolonialiste convaincu, Aimé Césaire,  forge, de concert avec Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor, dans un esthétisme lyrique et poétique « unique », le concept de négritude.
Commentant une des œuvres de Césaire, André Breton écrira avec la plus juste pertinence : « la poésie de Césaire, comme toute grande poésie et tout grand art, vaut au plus haut point par le pouvoir de transmutation qu’elle met en oeuvre… On y reconnaîtra ce mouvement entre tous abondant, cette exubérance dans le jet et la gerbe, cette faculté d’alerter sans cesse de fond en comble le monde émotionnel jusqu’à le mettre sens dessus dessous, qui caractérisent la poésie authentique »[1].
Ainsi naquit de Fernand Césaire et de Léonore Hermine, le 26 juin 1913 à Basse-Pointe,  en Martinique, « l’enfant surdoué »[2],  qui intègrera, en tant que boursier, d’abord le lycée Schoelcher à Fort-de-France, puis le lycée Louis-le-Grand, en hypokhâgne[3], à Paris.
Destin annoncée ou amorcée, Césaire rencontrera, au lycée Louis-le-Grand Léopold Sédar Senghor.
« Bizuth, tu seras mon bizuth », ces mots d’accueil de Senghor à Césaire, scelleront à jamais des liens indéfectibles d’amitiés.
De la rencontre fortuite défouira « le germe africain » dans sa richesse et diversité culturelle la plus singulière.
En ce sens, Césaire écrira, « l’Europe m’a apporté l’Afrique »[4].  L’expérience d’amitié avec Senghor est en effet aussi celle de la découverte et de l’enseignement. Le second (Senghor) ayant fait connaître au premier (Césaire) les contes et les légendes africaines,  « L’histoire de la civilisation africaine » de Léo Frobenius.
Révélation d’un « autre » monde, jusqu’alors inconnu, à tout le moins méconnu, Césaire  s’emploiera à une  « quête  (effrénée et )[5]dramatique de l’identité » [6] africaine.
La « restauration de la mémoire ancestrale » constituera la pierre angulaire de l’œuvre et de l’action césairienne qui s’écriront et se développeront aux confins de  deux axes, l’un, théorique et poétique,  et l’autre, pragmatique et politique.
« Prenant conscience de leur singularité dans cette société française à vocation universaliste, voulant réagir contre la politique d’assimilation, comprenant qu’ils ne seraient jamais des Européens, des Français, que leurs ancêtres n’étaient pas les Gaulois comme on le leur avait appris à l’école, mais qu’ils resteraient des hommes de couleur, des nègres, se décolonisant de l’intérieur »[7], Césaire fondera, en 1935, avec le concours notamment de Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Birago Diop, la revue « l’Etudiant Noir »[8], puis en 1941,la Revue Tropiques, avec notamment, son épouse Suzanne Césaire, René Ménil et Aristide Maugée.
Théoricien fondateur et figure de proue du mouvement de la négritude, Césaire a contribué au travers de nombreux ouvrages, essentiellement poétiques et dramaturgiques à redéfinir  et réinsérer le « nègre » dans  une dimension métaphysique, symbolique, idéologique et civilisationnelle existante et valorisante.
Si Césaire pose les fondements de la négritude[9], la conceptualisation et la prise de conscience de l’en soi noir furent déjà amorcées et déposées en germes par quelques auteurs afro-américains, essentiellement,  Edward Wilmot Blyden (1832-1912), William Edward Burghardt (W.E.B.) Du Bois (1868-1963).
« Césaire est aussi l’homme du vouloir ensemble, c’est-à-dire de l’engagement par et pour le collectif »[10].  Césaire rejoindra ainsi en 1945 les rangs du parti communiste français qu’il quittera en 1956 pour fonder deux ans plus tard le Parti progressiste martiniquais. L’année de son entrée en politique (1945), il sera successivement élu maire de Fort-de-France et député dela Martinique.
Césaire entre poïesis et praxis nous aura livré au travers de ses œuvres des critiques acerbes et des réquisitoires virulents à l’encontre du colonialisme (« Discours sur le colonialisme » : 1955) et de « ses prétendus bienfaits » (« Et les chiens se taisaient » : 1946), de l’impérialisme  occidental « manipulateur » (« Une tempête » : 1969), proditoire (« Une saison au Congo » : 1966) et réducteur de l’historicité africaine (« Cahier d’un retour au pays natal » : 1939).
Incontestablement, “Césaire est la référence qui a montré les voies libératrices”[11].
Césaire, chantre de la négritude aura-t-il toutefois trop longtemps “nourri une chimère d’Afrique”[12]?
En effet, Césaire, à l’instar de ces illustres personnages et auteurs, “sur lesquels on a beaucoup écrit, pas assez écrit, mal écrit et sur qui on écrira”[13], eut de tous temps ses “dissidents”[14] et “contempteurs”[15].
« Querelle de la négritude »[16] donc, mais au demeurant, « sans Césaire, il n’y aurait eu ni Frantz Fanon, ni Edouard Glissant, ni Bertène Juminer, ni Guy Tirolien, ni René Depestre, ni Jean Bernabé, ni Patrick Chamoiseau » [17].
Eïa eïa donc pour le Kaïlcédrat royal, le chantre de la négritude, qui, au bout du petit matin du 17 avril 2008, s’en alla pour demeurer à jamais en son immobile verrition contestaire.
Charles Bell

[1] A. BRETON, « Un grand poète noir » – Préface de Cahier d’un retour au pays natal, A. Césaire, Edition 1947.
[2] A. DURAND, Aimé Césaire – Biographie et fragments d’oeuvre, www.comptoirlitteraire.com
[3] Appellation donnée à la première année des classes préparatoires littéraires en France.
[4]Cité par J. LEINER,  Etudes littéraires françaises – Aimé Césaire le terreau primordial, Gunter Narr Verlag Tübingen, 1993,  p.134. Propos recueillis par Françoise Ligier, Extrait des «Archives sonores de la littérature noire», RFI 1981.
[5] Nous rajoutons.
[6] Cité par J. LEINER,  Etudes littéraires françaises – Aimé Césaire le terreau primordial, Gunter Narr Verlag Tübingen, 1993,  p.134.
[7] A. DURAND, op. Cit.,
[8] La revue succède à la revue l’Etudiant Martiniquais.  Léon-Gontran Damas définit la fonction du journal : « l’Étudiant noir, journal corporatif et de combat, avait pour objectif la fin de la tribalisation, du système clanique en vigueur au quartier Latin ! On cessait d’être étudiant martiniquais, guadeloupéen, guyanais, africain et malgache, pour n’être qu’un seul et même étudiant noir. »
[9] Césaire définira la négritude comme “la simple reconnaissance du fait d’être noir, l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture”
[10] D. MAXIMIM, “Aimé Césaire : parcous bio-bibliographique”
[11] F. DESPLAN, « L’histoire en marche s’écrit et s’écrira encore avec les mots d’Aimé Césaire », Kapes Kreyol.2006. www.potomitan.info/matinik/Césaire21.php
[12] R. CONFIANT, Aimé Césaire, Une traversée paradoxale du siècle, éd, Stock, 1994, p.18.
[13] R. CONFIANT, op. cit. 
[14] Voir le mouvement  et le concept de créolité developpé en marge de la négritude  par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. A ce sujet voy. notamment,  J, BERNABE, P. CHAMOISEAU ET R. CONFIANT, Eloge de la créolité, Paris, Gallimard, 2002.
[15] Wole Soyinka assène une critique vive de la négritude généralement résumée par son célère aphorisme : “Un tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore”.
[16] L.S. SENGHOR, Année francophone internationale”
[17] J.-C.  KASENDE, « Aimé Césaire, Le César de l’empire des lettres afro-antillaises », Ethiopiques numéro spécial. Hommade à A. Césaire, 2ème semestre 2009.


 

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