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Rwanda : Fête de l’indépendance ou fête de la libération ?

Rwanda : Fête de l’indépendance ou fête de la libération ?

Chaque première semaine du mois de juillet est toujours marquée par une confusion et un malaise du gouvernement de Kigali autour de la célébration de la fête de l’indépendance de la République Rwanda. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’ancienne rébellion du Front Patriotique Rwandais (FPR), le jour de  l’indépendance passe dans un silence assourdissant. N’est célébrée que la fête dite de “ libération” qui consacre la prise du pouvoir du FPR le 04 juillet 1994. La confusion autour de ces deux évènements et le malaise de la nouvelle élite politique et non de l’ensemble du peuple rwandais sur la fête de l’indépendance mérite un retour sur ces deux faits marquants  de l’histoire contemporaine rwandaise.  

indépendance ou libérationL’administration coloniale belge

Le 01 juillet 1962 marque officiellement l’indépendance du Rwanda par rapport à la tutelle Belge.
C’est une étape clé dans l’histoire politique rwandaise car elle marque une rupture nette du peuple rwandais par rapport à la monarchie et la domination de l’administration coloniale. La marche vers l’indépendance a été longue car il fallait se défaire des anciennes structures socio-économiques de domination de la tutelle belge et du noble tutsi chargé de superviser localement l’administration coloniale . Cette marche s’amorce avec les demandes de réformes dont celle portant notamment sur le système d’Ubuhake par la population. Dès 1946, une enquête diligentée par la tutelle belge et l’ONU reconnait que le système d’Ubuhake accompagné de la confiscation des terres et des pâturages par la haute noblesse tutsie est une forme d’asservissement mais dont les partisans ne présentent pas comme telle. Le pouvoir politique et économique demeure concentré dans les mains de la haute noblesse tutsie. L’éducation demeure l’apanage des familles présentes à la cour royale, des familles de chefs et de certains autres privilégiés.
La tutelle belge a produit de nombreux privilèges pour une faction de la haute noblesse tutsie qui régnait en maître sur le Rwanda. Le fossé s’élargissait davantage entre les privilégiés qui étaient surtout les membres de la haute noblesse tutsie et le reste du peuple. A ce fossé socio-économique, s’ajoute également le sentiment d’impunité des chefs de collines tutsis dont les prérogatives de règlement des litiges de leurs administrés avaient été élargies sous la tutelle belge. Ceux-ci punissaient de corvée, emprisonnaient et bastonnaient à leur guise et sur la place publique les insoumis. Concernant cet état d’injustice généralisée, la mission d’inspection générale de l’ONU recommandait en 1949 la mise en place dans le pays d’institutions politiques libres favorisant la participation du peuple dans les organes représentatifs locaux et centraux.

La révolution sociale

L’asservissement socio-économique du peuple rwandais, l’impunité des chefs et la répression féroce de la haute noblesse vis-à-vis du peuple marquent le début de la marche vers une volonté ferme d’indépendance et d’autonomie à l’égard de la tutelle belge dont le pouvoir avait été ébranlé par la seconde guerre mondiale en Europe.
Lorsque l’élite Tusi réclama l’indépendance, l’administration coloniale changea son alliance et apporta son soutien aux élites Hutu.
Les nouveaux leaders provenant principalement des couches populaires hutues dont Grégoire Kayibanda vont amorcer la révolution sociale, révolution au cours de laquelle la suprématie séculaire de la noblesse tutsie est délégitimée d’une part et d’autre part il y a une volonté de s’affranchir des anciennes élites et structures de domination dont les acteurs dictaient à l’ensemble du peuple comment penser et agir.
Cette révolution sociale mena à des tensions et à l’exile de plusieurs centaines de milliers du tutsis.

La proclamation de l’indépendance

La proclamation de l’indépendance le 01 juillet 1962 marque la victoire du peuple rwandais dans son combat pour la dignité, la construction de son propre pays pour les générations suivantes avec ses propres forces vives et la maîtrise de son destin. C’est le sens que revêt l’indépendance du Rwanda. Grégoire Kayibanda, père de la nation rwandaise, était considéré par certains tutsis comme “ plus progressiste que révolutionnaire”. Kayibanda avait compris dès le 01 avril 1954, date de signature du décret supprimant le système d’Ubuhake par le Mwami (le Roi) lui-même que cela ne revêtait aucun sens si cela ne s’accompagnait pas d’un partage de la terre et des pâturages car en passant du servage pastoral au servage foncier le peuple rwandais demeurait toujours dans le servage. Le père de la nation partageait l’idée que les élites devaient rester au milieu du peuple des campagnes afin d’éduquer par l’exemplarité et le dialogue.
Economiquement, il prône la reconnaissance légale de la propriété foncière individuelle afin de mettre fin à l’inquiétude permanente des paysans qui pouvaient être privés de leurs  terres par des manœuvres douteuses sous couvert de la coutume. Sur le plan judiciaire, il dénonce également les abus de pouvoir des chefs de collines, les corvées et les abus de justice dont étaient victimes les non-membres de la noblesse tutsie.
Les Tutsi traditionalistes s’y opposent clairement en publiant notamment le document intitulé « Mise au point » destiné à une  mission de travail de l’ONU qui était de passage au Rwanda Kayibanda. Ce dernier et ses amis ont critiqué ce document qui selon eux était malhonnête car il prétextait parler au nom du peuple rwandais alors qu’en réalité il se limitait qu’aux intérêts de l’aristocratie monarchiste.
L’indépendance proclamée officiellement le 01 juillet 1962 marque donc la victoire du peuple dans le combat pour l’émancipation et l’autodétermination.

Le 04 juillet 1994

La fête de la libération a quant à elle été instituée par le régime qui dirige le pays depuis 20 ans et marque en réalité la victoire de la rébellion FPR le 04 juillet 1994 sur les anciennes forces rwandaises du régime Habyarimana. Ce n’est pas une fête qui célèbre clairement la valeur de l’indépendance rwandaise même si Anastase Shyaka, directeur de l’office national de la bonne gouvernance tente d’établir un lien avec l’indépendance conscient des critiques émanant de ceux qui sont surpris que le gouvernement actuel brade la valeur de son indépendance. Professeur Shyaka déclare lui même “ La libération a des relations similaires à l’indépendance. Les Rwandais ont décidé de mener des guerres parce qu’ils ont reçu l’indépendance incomplète et que cette indépendance n’était pas parvenue à tous les Rwandais”. D’ailleurs, il ajoute que  « le 1er juillet 1962 n’est pas vraiment un jour de l’indépendance. Il ne fut pas un jour de joie pour tous les Rwandais”. En effet, cela ne fut pas un jour de joie pour les anciens membres de la noblesse tutsie réactionnaires et conservateurs. Il affirme également que si “l’indépendance était là, il ne devrait pas y avoir des luttes de libération. Le 4 juillet était de combler l’écart du 1er juillet “. La lutte de “libération” menée par le Front Patriotique Rwandais dès octobre 1990 selon le mouvement rebelle est d’abord une lutte de conquête du pouvoir qui aboutira le 04 juillet 1994 par la prise totale du pouvoir. Le rapport de force change. De facto, c’est la fin de la guerre civile et du génocide rwandais.
Le Rwanda n’en finit pas pour autant avec les massacres de personnes civiles dont le seul tort fut de ne pas naître dans la bonne ethnie selon l’endroit où la personne se trouvait et du rapport de force qui prévalait. Le Rwanda n’en finit pas également avec l’exil de ses enfants et des Rwandais continuent à être des réfugiés à cause notamment de l’intolérance vis-à-vis des voix discordantes.
Dix-neuf ans après l’accession au pouvoir du Front Patriotique Rwandais du général Kagame devenu président, la fête de l’indépendance provoque un malaise au sein de la nouvelle élite politique car la proclamation de l’indépendance du Rwanda il y a 51 ans avait été refusée par les monarchistes d’alors. La classe politique actuelle est prise dans une contradiction car elle veut gommer tout ce qui rappellerait l’ancien régime y compris la fête de l’indépendance du 01 juillet 1962  et mettre en avant la fête de la « libération » ; mais étant donné que le Rwanda  entend être un leader politique dans la région des Grands Lacs et promeut la renaissance et l’autosuffisance africaine, brader l’indépendance mettrait à mal les velléités panafricanistes de l’homme fort de Kigali.
En somme, la confusion autour de la fête de l’indépendance d’une part et de la fête de la “ libération” d’autre part n’est qu’une manœuvre purement politicienne qui ne peut que diviser davantage le peuple rwandais alors que celui-ci n’aspire qu’à vivre dans la paix, la dignité et le respect de son histoire. L’indépendance du Rwanda est, et demeurera, une étape clé de l’histoire contemporaine rwandaise. Des progrès et des échecs ont marqué le Rwanda depuis 51 ans d’indépendance. La “libération” qui marque l’arrivée du Front Patriotique Rwandais constitue également une étape clé de l’histoire du Rwanda.
Il s’agit de deux événements qui ne célèbrent pas les mêmes idées et valeurs. En ce mois de juillet marqué par le 51ème anniversaire de l’indépendance du Rwanda et du 19ème anniversaire de l’arrivée du FPR au pouvoir, il serait inutile pour le peuple rwandais de mettre en concurrence les deux moments clés de l’histoire rwandaise. Il serait plutôt nécessaire de célébrer la construction de la nation rwandaise et de réfléchir à la manière dont la nation rwandaise peut se réconcilier avec son histoire pour être à l’avant-garde de la renaissance africaine, maîtriser ses capacités productives, fournir de l’emploi à sa jeunesse et construire une société où tous les individus s’épanouiraient dans un Etat de droit.
 
Marie Umukunzi
Jambonews.net
 
http://www.newtimes.co.rw/news/index.php?i=15408&a=68365
http://www.dominiquembonyumutwa.info/pages/le-rwanda-social-et-politique-avant-1959.html
http://fr.igihe.com/art-de-vivre/le-rwanda-n-a-pas-ignore-la-valeur-de-son.html
http://jambonews.net/actualites/20130528-rwanda-une-jeunesse-defavorisee-malgre-la-croissance-economique/
http://syfia-grands-lacs.info/index.php5?view=articles&action=voir&idArticle=2554
 
 

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