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Échos du Rwanda

Échos du Rwanda

Deux ans après mon précédent séjour, Kigali arbore un nouveau visage ; de nouvelles infrastructures ont été créées afin que la capitale devienne un pôle attractif de la communauté des États d’Afrique de l’Est. Cependant, on constate une nette fracture avec les zones périphériques et les zones rurales où de nouvelles infrastructures et services n’arrivent pas à la même vitesse.
RwandaLe secteur des nouvelles technologies de l’information et de la communication est en pleine croissance, car les Rwandais ne se servent plus uniquement de leurs mobiles pour communiquer ; ils s’en servent également pour les transferts d’argent et les règlements. Dans les campagnes, le réseau mobile est également présent. Ceux qui n’ont pas accès à l’électricité afin de charger leur téléphone se rendent dans des boutiques qui chargent les téléphones moyennant une somme d’argent.
Néanmoins de nombreux défis demeurent dont l’adéquation de l’enseignement supérieur au besoin de l’économie rwandaise, la modernisation de l’agriculture rwandaise et la lutte contre le fléau du chômage qui affecte d’abord la jeunesse.
 

Une rentrée étudiante difficile

Cette année la rentrée étudiante a été notamment marquée par le problème dit « ibyiciro by’ubudehe » ; en effet, il s’agit de catégories dans lesquelles les étudiants sont classés afin de déterminer les droits universitaires que ceux-ci doivent régler. Ces catégories étaient au nombre de 6 et comportaient l’architecture suivante : abatindi Nyakujya  (extrêmement pauvres) ; abatindi (très pauvres) ; abakene (pauvres) ; abakene bifashije (Abifashije)(ni riches, ni pauvres); abakungu (Jumba) (plus ou moins riches) et abakire (riches)[1]
Durant cette rentrée, beaucoup d’étudiants classés dans la catégorie 5 « Abakungu » étaient dans l’incapacité de régler les frais de scolarité qui pouvaient s’élever à 600 000 FRW par an soit environ 680 euros pour un étudiant en 3e année de Bachelor d’agronomie à l’Université Nationale du Rwanda. Beaucoup d’étudiants et notamment ceux qui ont été classés dans les catégories 5 et 6 ont remis en cause ce système de classification, car ils considéraient que les catégories dans lesquelles ils ont été classés ne reflètent pas la situation socio-économique et patrimoniale réelle de leur famille.
L’ampleur de ce problème a poussé les responsables politiques dont le Premier ministre Dr Pierre Damien Habumuremyi à demander une révision de ces catégories afin qu’ils « puissent refléter le pouvoir d’achat réel » des Rwandais. Les agents du ministère de l’Éducation et de la Rwanda Education Board (REB) ont procédé à des enquêtes et entretiens dans les districts pour vérifier la situation économique réelle de 13 298 étudiants en instituts supérieurs et universités. À la suite de ces consultations, l’État a accepté de payer les frais de scolarité pour 77 % de ces étudiants ; parmi les étudiants restants figurent 2388 qui règlent 50 % de leurs frais de scolarité et 92 qui règlent 100 % de leurs frais de scolarité.
En dépit de ce revirement des autorités, les étudiants rencontrés demeurent inquiets concernant la possibilité d’achever leur cycle, car d’année en année le coût de la vie étudiante augmente alors que parallèlement les ressources financières diminuent.
 

Kigali, une ville en pleine mutation

Deux ans après, le quartier des affaires de Kigali affiche un nouveau visage résolument moderne. Grands Pension Plazza et Kigali Tower, les deux grattes ciels qui ont émergé en moins de deux ans ont commencé à héberger en leur sein des agences bancaires et de change, des boutiques de cosmétiques et d’habillement et un supermarché Nakumatt. Les nouveaux bureaux de la ville de Kigali se construisent à proximité du quartier d’affaires où siège notamment la banque panafricaine Ecobank, le cabinet d’audit et d’expertise comptable Ernst & Young, la Bank of Kigali et les supermarchés Nakumatt et Simba.
Kigali entend être un pôle attractif pour les investisseurs ; d’où la construction d’un centre de congrès à Kimihurura (Kigali Convention Center). Ce projet dont le coût est estimé à 300 millions de dollars US n’est pas encore achevé, mais ce nouvel espace devrait comprendre une salle de conférences d’une capacité d’accueil de 2600 personnes, un hôtel 5 étoiles de 292 chambres et un musée. Néanmoins, cette construction rapide d’infrastructures demeure concentrée uniquement dans le cœur économique et politique de la capitale. En visitant les quartiers populaires tels que Kimisagara et Nyabugogo, on ne note pas de constructions nouvelles d’infrastructures ou de voiries.
 

Le fléau du chômage

Actuellement, le marché de l’emploi est saturé alors que des milliers de diplômés formés à l’université de Butare et dans les instituts supérieurs privés ne cessent d’inonder ce marché. À Butare, les étudiants rencontrés font part de leur inquiétude concernant leur avenir au Rwanda compte tenu de la difficulté de plus en plus grandissante de trouver un emploi. Beaucoup de jeunes diplômés optent souvent pour des postes d’enseignants. En effet, chaque jour de nouveaux instituts supérieurs privés font leur apparition ; récemment « The University of Kigali » a ouvert ses portes à proximité de Sonatubes. Pour un jeune diplômé, trouver un premier emploi est un parcours semé de nombreuses embûches. Après l’envoi du CV, de la lettre de motivation et du formulaire de candidature, le candidat doit attendre d’être sélectionné pour se présenter à un examen écrit. À l’issue de cet examen, une nouvelle sélection est effectuée et les candidats retenus peuvent se présenter à l’entretien. Une nouvelle sélection est effectuée pour choisir le « bon candidat ».
Avoir un bon réseau est une condition nécessaire pour celui qui envisage de trouver rapidement un emploi. Le parrainage ou la recommandation par une tierce personne de l’entreprise est d’usage et permet dans la plupart des cas de contourner la procédure classique de l’examen écrit.
Face au chômage galopant, beaucoup de personnes envisagent l’émigration vers les pays avoisinants, l’Europe ou l’Amérique en quête d’opportunités. De plus en plus de jeunes s’orientent plutôt vers les études courtes professionnalisant au sein des écoles de métiers qui enseignent la soudure, la coiffure, la mécanique, l’électricité ou la menuiserie. Beaucoup de jeunes envisagent également de créer leur propre entreprise et ainsi se donner eux-mêmes un emploi. Cependant le principal frein auquel ils sont confrontés est le capital de démarrage. Les jeunes rencontrés font part de leurs difficultés d’obtenir des prêts auprès des banques.
 

Le Rwanda rural

De Gisenyi à Kamembe en passant par Kibuye, j’ai traversé de nombreux villages et collines où j’ai rencontré de nombreux paysans afférés dans les travaux des champs à flanc de colline. Le travail des champs est rude compte tenu du relief montagneux. Les femmes rencontrées dans les champs travaillent aux rythmes des chants qu’elles entonnent pour se donner du courage.
Dans la province du Nord, de Kinigi à Musanze en passant par Kidaho, les lacs Ruhondo et Burera, on cultive principalement la pomme de terre, la patate douce, le manioc et le haricot alors que dans la région du Bugarama, on pratique essentiellement la culture du riz. De Gisenyi à Kibuye, on remarque beaucoup de plantations de café. Les paysans sont fortement incités à cultiver le café, car c’est un produit exportable sur les marchés étrangers, néanmoins ces paysans ne vivent pas correctement, car les revenus procurés par cette production ne permettent même pas d’acheter les produits alimentaires de base dans les marchés. En effet, un paysan à Kinunu reçoit 50 francs rwandais par kilo de café alors que le distributeur à Kigali revend le Kilo de café de Kinunu à 4000 francs rwandais.
La politique agricole qui avait pour objectif la modernisation de l’agriculture rwandaise a notamment provoqué la spécialisation des régions ; les bananes vendues à Kigali et Musanze proviennent généralement de Rwamagana, région spécialisée dans cette production. En cas de faibles précipitations comme ce fut le cas de septembre à fin octobre cela a pour conséquence la hausse des prix sur les marchés de Kigali, Musanze, Muhanga.
Une femme rencontrée sur la route menant de Kamembe à Shangi m’a fait part de la difficulté de nourrir une famille de 6 personnes en zone rurale à cause de la hausse des prix des denrées alimentaires sur les marchés. Les fruits et les légumes frais coûtent cher ; par conséquent les familles préfèrent souvent consommer les légumes secs comme le haricot. Alors qu’auparavant la consommation de farine de maïs était limitée, aujourd’hui les Rwandais ont intégré la pâte de maïs dans leurs habitudes culinaires.
Que ce soit dans la province du Nord, de l’Ouest, de l’Est ou du Sud, les zones rurales sont de moins en moins enclavées de sorte qu’il existe des compagnies de bus régionaux qui permettent aux habitants des zones rurales de se rendre à Kigali ou dans les villes avoisinantes dans une durée de temps raisonnable. Ces zones bénéficient d’une couverture du réseau mobile ce qui permet à ces habitants de communiquer et de recevoir les nouvelles plus facilement. L’électricité est aussi présente dans certains villages que j’ai traversés, mais ce sont seulement les boutiques qui en bénéficient. Dans tous les villages que j’ai traversés, il y avait un centre avec l’électricité. C’est également à cet endroit que les habitants chargent leur téléphone.
Une vieille dame rencontrée sur la route allant du lac Ruhondo vers Musekera en province du nord nous a expliqué qu’elle est reconnaissante aux autorités, car pour la première fois l’électricité allait arriver chez elle. Beaucoup de paysans aspirent à accéder aux services de base auxquels ont déjà accès depuis très longtemps les personnes vivant en zones urbaines.  Que ce soit en ville ou à la campagne, les Rwandais ne se satisfont plus des discours politiques, mais attendent des actions concrètes face aux défis économiques et sociaux actuels.
Malgré les nombreuses difficultés qui affectent davantage les zones rurales que les villes, les campagnes rwandaises recèlent du potentiel économique et touristique qui ne peut être optimisé que grâce à des réformes agraires courageuses visant l’autosuffisance alimentaire d’une part, car les prix des denrées alimentaires sont très élevés sur les marchés et l’entrepreneuriat des Rwandais d’autre part, car l’action gouvernementale a ses propres limites.
De mon séjour au Rwanda, je retiendrai la volonté et le courage des paysans rwandais qui travaillent durement pour vivre dignement malgré les lourdes répercussions de la politique agricole actuelle. Les attentes en terme économiques et sociales sont importantes. Face à cela, les partis d’opposition doivent proposer des politiques économiques et sociales alternatives.
Les élections législatives de septembre n’ont pas suscité d’enthousiasme chez les Rwandais parce que « le jeu était joué d’avance » comme me l’ont déclaré certains habitants de la capitale.
L’emploi, les études supérieures et la santé sont principalement les trois préoccupations de la population. Le jeu et le fait politique sont très peu abordés par les Rwandais non pas par manque de culture politique, mais par peur de la stigmatisation pour ceux qui critiqueraient le Parti au pouvoir ou défendraient les idées politiques des partis d’opposition.  Ceux qui osent parler de « politique » le font en essayant tant bien que mal de soutenir la politique gouvernementale même si cela revient à entrer dans des contradictions. Le Rwanda a du potentiel économique, beaucoup de secteurs et de services restent à développer et à consolider en zone urbaine et surtout dans les campagnes.
Les Rwandais ont les moyens de relever le défi du développement et peuvent y parvenir à condition que chacun prenne conscience que ce sont l’audace et les initiatives tant individuelles que collectives qui peuvent davantage apporter des solutions concrètes.
 
Marie Umukunzi
Jambonews.net
 

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