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Rwanda : 20 ans après la perte des miens, j’ai vaincu la haine ethnique et je me questionne

Rwanda : 20 ans après la perte des miens, j’ai vaincu la haine ethnique et je me   questionne
Article d’opinion soumis pour publication par A.K.

Les événements tragiques qui ont secoué le Rwanda en 1994 ont les laissé des blessures dans les cœurs des rwandais, qui ont du mal à cicatriser. La manque de dialogue constructif au sein de la de la communauté rwandaise et  la mauvaise gestion de la réconciliation nationale pour le Pouvoir de Kigali, ont conduit à une accumulation de frustration, de replis sur soi, de méfiance chez certains jeunes  rwandais. L’impact sur ces jeunes est assez considérable surtout au sein de la diaspora rwandaise. Mais pourquoi donc ?

Le réveil d’une rescapée

imageJe suis une jeune fille rwandaise de 29 ans. Tutsi de naissance, j’ai vu les miens se faire tuer en 1994 juste parce qu’ils étaient nés tutsis. N’eût été la providence, j’allais y passer aussi mais faut croire qu’il fallait que je survive pour pouvoir raconter ceci aujourd’hui.

Participation passive à différentes commémorations

Je vis en Belgique depuis quelques années et comme chaque année, je participe à la commémoration du génocide des Tutsi. Ce 7 avril 2014, je me suis préparée et me suis rendue à la commémoration du 20e anniversaire du génocide qui se déroulait dans un amphithéatre de l’Université Libre de Bruxelles. Elle était précédée d’une belle marche emouvante de souvenir qui a eu lieu dans les rues de Bruxelles. C’était un grand événement et je me sentais particulièrement triste. 20 ans que les miens étaient partis. 20 ans que j’essayais d’avancer. 20 ans que la douleur m’habitait.
Comme à mon habitude, j’ai écouté « religieusement » les différents intervenants, enregistrant chaque mot, chaque phrase. Mais, à un certain moment, un doute s’est installé en moi. 20 ans que nous entendons la même histoire, 20 ans que nous parlons des nôtres. Et que deviennent ceux qui n’étaient pas tutsis mais qui sont morts ? Quand est-ce qu’on les commémore ? Je ne m’étais jamais posée ces questions avant mais une campagne d’une association en Belgique, Jambo asbl, intitulée « Mpore20 » avait attiré mon attention. Elle parlait de « toutes les victimes », de « toutes les tragédies ». Qui sont ces « Toutes » ? Les miens étaient commémorés chaque année par le gouvernement rwandais et par des associations telles qu’Ibuka. Pour quelles raisons une commémoration différente ? Malheureusement, je n’avais pas de réponse à portée de main. J’ai gardé ma curiosité et j’ai continué ma vie..

 Ma curiosité changea ma haine pour l’autre en haine pour le mensonge instrumentalisé

Quelques semaines plus tard, je suis tombée sur une vidéo dans laquelle l’ancien président d’Ibuka-Belgique, Monsieur Placide Kalisa, au coté de Joseph Matata, encourageait les jeunes à commémorer ensemble. La vidéo en question avait été faite par Jambo asbl, encore eux. Décidément, cette association devenait très intéressante pour moi. Ce deuxième élément m’a donné envie de creuser encore plus et j’ai commencé à chercher des témoignages d’autres personnes victimes de la guerre au Rwanda. J’ai découvert une littérature incroyable et une souffrance poignante. Je ne savais pas jusque-là que ma curiosité allait transformer ma vision de mon histoire et surtout changer ma haine pour l’autre en haine pour le mensonge instrumentalisé. Quelques livres m’ont particulièrement touchée. Je citerais « Le peuple Rwandais un pied dans la tombe » de Maurice Niwese ou encore « Les enfants du Rwanda » d’Umugwaneza Angélique.
Pendant que je faisais mes recherches et que j’essayais de comprendre, un documentaire est venu me porter le coup de massue et détruire à tout jamais le peu d’espoir que je gardais encore par rapport à l’histoire que je connaissais depuis 20 ans. Je ne sais pas si ce que le documentaire de BBC -TWO « Rwanda, the untold story » a révélé est entièrement véridique mais ne dit-on pas qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu ? »
Depuis que j’ai regardé ce documentaire, deux questions ne cessent de me hanter. « Et si c’était vrai que les miens ont été sacrifiés pour assouvir les envies d’une partie ? » et la deuxième, « Comment se fait-il que l’on ne parle jamais de ce qui s’est passé en RDC avec les réfugiés Rwandais ? »
Un autre événement allait bouleverser mes croyances. Ce fut les propos tenus par Monsieur Eugène Mutabazi, membre fondateur d’Ibuka, pendant son discours à Bruxelles. En s’en prenant à Monsieur Placide Kalisa pour avoir encouragé les jeunes à commémorer ensemble, il a suscité un autre type de questionnements chez moi. Quel intérêt a Ibuka à toujours opposer deux côtés ? Pourquoi toute personne qui essaie d’inciter à la réconciliation nationale, à la mémoire collective est-elle traitée de négationniste ?

Je ne veux pas passer le reste de ma vie à haïr et à me méfier de l’autre juste parce qu’il est hutu et moi tutsie

Après toutes ces découvertes et tous ces constats, j’en viens à me demander si le pouvoir en place souhaite réellement la paix pour nous les Rwandais. Je ne veux pas passer le reste de ma vie à haïr et à me méfier de l’autre juste parce qu’il est hutu et moi tutsie. Je veux un pays pour les Rwandais et pas pour les uns au détriment des autres. Malheureusement les programmes tels que « Ndi umunyarwanda » même si on nous dit que ce n’est pas pour diviser le peuple, ont pour conséquence de réveiller les tensions ethniques. Bien que je soutienne le fait qu’on doit mettre avant tout notre rwandité avant l’ethnie, la région d’origine, le clan… Je ne comprends toujours pas pourquoi, il est nécessaire de demander à tous les Hutus de s’excuser pour les crimes qu’ils n’ont pas commis ? Je n’attends pas d’excuse des enfants des bourreaux de ma famille, j’attends excuses et repentances de ces êtres inhumains qui ont massacré les miens. J’ai fini par comprendre qu’en 1994, le génocide des Tutsis n’a pas été commis par les Hutus, mais tout simplement qu’il a été imaginé, organisé et perpétré par des êtres inhumains non pas parce qu’ils étaient hutus mais parce qu’ils n’avaient aucun respect de la dignité humaine. Des êtres comme ceux-là, on en retrouve malheureusement autant chez les Tutsis, chez les Hutus, que dans tous les peuples qui forment notre monde. La folie humaine ne découle pas de l’éthnie à laquelle on appartient. En tant que victime donc du génocide des Tutsis de 1994, je n’attends donc pas d’excuses de l’ethnie hutu, pas d’excuses non plus des enfants des génocidaires, mais juste la repentance des responsables de ce génocide.
Après tous ces questionnements et tout ce que j’ai appris sur l’histoire du Rwanda de ces 20 dernières années, je refuse de vivre dans l’amertume, dans la méfiance et la haine de l’autre tout simplement parce qu’il est taxé de méchant et d’ennemi. Notre Rwanda a fait d’énormes progrès depuis 20 ans dans beaucoup de secteurs, mais si nous voulons construire durablement et sur des fondations solides le Rwanda de demain, il doit y avoir un changement de cap de notre gouvernance. Si nous voulons construire un Rwanda où règnent la paix, la démocratie, le respect et le bon vivre ensemble, nous devons permettre à tous les Rwandais de pouvoir se sentir libre d’exprimer leur souffrance. Nous devons exiger de nos dirigeants un changement de langage et une reconnaissance à parts égales de toutes les victimes pour une réconciliation nationale, condition nécessaire à la reconstruction de tout un chacun.

A.K.

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