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Rwanda : Pour un digne hommage aux victimes et aux rescapés des crimes de guerre

Rwanda : Pour un digne hommage aux victimes et aux rescapés des crimes de guerre

Article soumis pour publication par l’auteur
Chaque année, le mois d’avril est marqué par des activités d’hommage à la mémoire des victimes qui ont endeuillé le Rwanda et la région des Grands Lacs depuis le 1er octobre 1990.
En effet, depuis cette date, les belligérants, soldats, milices et autres groupes armés, se sont livrés aux violences d’une rare cruauté, visant le plus souvent des populations civiles sans défense.
L’attention du public est généralement focalisée sur les victimes de génocide et crimes contre l’humanité, qui sont les violations du droit international humanitaire les plus graves. Dans l’ombre du souvenir des victimes de ces crimes, les victimes des crimes de guerre sont souvent oubliées.  Le présent article a pour objectif de décortiquer quels crimes de guerre ont été commis durant cette période et si dans ces conditions une réconciliation est possible au Rwanda.

Qu’entend-on par crimes de guerre ?

Les infractions regroupées sou le nom de crimes de guerre sont nombreuses. Elles sont consignées dans les Conventions de Genève de 1949, complétées en 1977. Leur mise à jour la plus récente a été faite avec la mise sur pied de la Cour pénale internationale (CPI) en 1998.
Les crimes de guerre regroupent un ensemble de délits et d’atrocités commis pendant un conflit armé, interne ou international, principalement sur des populations civiles. Ils regroupent entre autres : le meurtre, la torture ou autres traitements cruels ou inhumains (y compris la mutilation), la prise d’otages ou leur exécution, le fait de tuer ou de blesser par traîtrise un adversaire ; les attaques visant délibérément des civils ; la soumission à des travaux forcés des populations civiles dans les territoires occupés ou leur déportation ; les attaques visant délibérément des bâtiments dédiés à la religion, à l’éducation, à l’art, à la science ou à des fins caritatives, des monuments historiques ou des hôpitaux ; le pillage des biens publics ou privés ; le viol et autres violences sexuelles ; l’enrôlement d’enfants âgés de moins de 15 ans dans les forces ou les groupes armés ; la destruction, sans motif, des villes et des villages ou la dévastation que ne justifie pas la nécessité militaire, etc.
Cette liste n’est pas exhaustive. Pour avoir une idée de l’étendue des actes considérés comme des crimes de guerre, le code pénal belge recense 48 infractions de cette catégorie.

Crimes de guerre au Rwanda

Les crimes de guerre qui seront relevés dans cette rubrique sont ceux qui ont été commis par les combattants du Front Patriotique Rwandais, les actes dont se sont rendues coupables les Forces Armées Rwandaises et les milices Interahamwe ayant été qualifiés de génocide et jugés par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR).
D’emblée, il faut souligner que la perpétration des crimes de guerre fut une constante tout au long de la guerre déclenchée par le FPR-Inkotanyi depuis le 1er octobre 1990 à partir de l’Ouganda. Sans être exhaustif, nous donnons ci-après quelques exemples pour montrer l’ampleur de ces crimes.
Le modus operandi du FPR était bien rôdé : quand ses combattants s’emparaient d’une région, ils regroupaient tous les civils en un seul endroit, pendant plusieurs semaines. Ils sélectionnaient quelques personnes du camp et les exécutaient. Ou alors, de pauvres paysans étaient enfermés dans des huttes qui étaient ensuite brûlées. Les rapports d’Amnesty International et d’autres spécialistes de la région sont très éloquents à ce sujet sup>1. La région de Byumba, qui fait frontière avec l’Ouganda, base arrière des combattants, fut la plus touchée. La journaliste Catherine Watson, qui avait visité la région en 1992, fut frappée, à son retour quelques mois après, par le silence qui planait sur la région pourtant antérieurement densément peuplée. Le calme qui y régnait sur les collines donnait le frisson car elles étaient étrangement vides de vies humaines (eerly empty of life). La journaliste, citée par Mohamed Mamdani, un Professeur à l’université de Makerere et de Columbia sup>2, n’avait alors trouvé que 2600 civils groupés dans deux villages sur une population évaluée alors à 800.000 âmes avant la guerre.
Selon toujours Mamdani, le FPR a forcé des centaines, voire des milliers de Rwandais vers l’Ouganda (« forcibly moved hundreds, perhaps thousands, of people from Rwanda to Uganda in order to create free-fire zones ») ; il a pillé leurs propriétés (« pillaged and destroyed their properties »). Il a également recruté des hommes et de jeunes gens contre leur gré pour servir dans ses rangs comme porteurs ou gardiens de bétail (« recruited boys and men against their will to serve the RPF as porters and cattle herders »). Cela commença en octobre 1990 jusqu’à l’offensive de février 1993.
Lors de ses offensives, les militaires du FPR s’en sont pris aux objectifs civils comme des hôpitaux. Selon HRW : « Le 1er décembre 1991, ils ont attaqué un camp abritant 6.000 personnes déplacés à Rwibare. Ils prirent le camp d’assaut à partir de trois zones au bon milieu de la nuit, tuant 19 personnes et en blessant 34 autres. Une semaine plus tard, le FPR attaqua le petit hôpital de Nyarurema pour la troisième fois depuis le début de la guerre, tuant 6 infirmiers et patients. D’autres objectifs civils comprenaient des écoles, des marchés et des maisons.3

Nyacyonga. Camp de personnes déplacées. En une semaine, environ 30’000 personnes fuyant les combats, trouvent refuge dans et aux alentours du camp.
Nyacyonga. Internaly displaced persons camp. In a week, about 30’000 personnes fleeing fights, find refuge in or around the camp.
La famine menace environ un million de personnes déplacées, il faut au minimum 13’000 tonnes de vivres par mois pour les nourrir. Leur santé est gravement menacée par des conditions de vie très précaires (manque d’hygiène, promiscuité, sous-alimentation…)


Ces attaques du FPR créèrent un désastre sociétale. Le camp de déplacés de Nyacyonga en est le principal exemple. Situé à une quinzaine de kilomètres de la capitale Kigali, le camp de Nyacyonga abrite dès 1991 plusieurs dizaines de milliers de réfugiés, quasiment exclusivement hutu, ayant fui l’avancée du FPR lors des attaques menées au nord du pays, au début de la guerre civile. En 1993, on estime que plus d’un million de personnes avait fui le nord du Rwanda, soit 15% de la population rwandaise à l’époque, selon les estimations du CICR.
L’on ne peut ignorer également le massacre de neuf ecclésiastiques de la paroisse de Rwesero assassinés à Karushya le 23 avril 1994 et de 13 autres massacrés à Gakurazo (Kabgayi) le 5 juin 1994.
Le FPR, dans ces forfaits, avait engagés des enfants soldats, les fameux kadogo, qui étaient des fois mis à contribution dans ces sales besognes.
Après la conquête de la capitale Kigali en juillet 1994, la population trouvée sur place fut regroupée dans des camps dans divers quartiers comme Nyamirambo, Kabuga, Kicukiro,… et qui furent de véritables abattoirs. Au Collège St André (Nyamirambo), 12.000 victimes furent recenséessup>5. D’autres camps furent des boucheries humaines comme à Ruhango (Gitarama), au Bugesera (Kigali), au stade de football de Byumba,…
A partir de 1996, le FPR a officialisé ces camps. Il les a présentés pudiquement sous le terme de « hameaux stratégiques ». La population de ces camps n’avait pas la possibilité d’aller cultiver ses champs, sauf accompagnée de militaires et cela pour quelques heures pour finalement être obligée à détruire ses maisons, même si elles étaient en matériaux durables. Les camps arrangeaient le FPR dans ses visées criminelles car il lui était facile d’opérer des tris des personnes influentes ou simplement valides, qu’il faisait disparaître. Ces crimes sont largement documentés sup>6.
A partir de 1997 jusqu’en 2000, le FPR a fait face à une flambée de raids transfrontaliers en provenance de la RDC menés par les derniers éléments de l’ancienne armée nationale s’identifiant sous le nom d’ « Abacengezi », c’est-à-dire « spécialistes en incursions ». A chacune de leurs attaques, la réaction de l’APR était d’orchestrer une répression militaire impitoyable sur les populations civiles, surtout dans les préfectures de Ruhengeri et de Gisenyi dans le nord-ouest du pays, comme seul moyen de briser l’insurrection fortement alimentée par beaucoup d’éléments originaires de ces régions.  Un rapport d ’ une ambassade à Kigali estime qu’environ 50.000 personnes ont été tuées entre septembre 1997 et avril 1998, la plupart aux mains d e l’APR; des communes entières sont vidées de leur population; plus de 100.000 personnes sont déplacées7
De 1990 à aujourd’hui, le Rwanda a été meurtri par des crimes de toutes sortes, des crimes de guerre  jusqu’au génocide en passant par des crimes contre l’humanité. Les cœurs de centaines de milliers de Rwandais sont brisés car les victimes viennent de tous bords. La solution serait de privilégier une politique visant à éradiquer l’impunité. Ceci suppose une justice juste, indépendante et impartiale. Les gacaca ont omis de juger toutes les parties en conflit, le TPIR a fait de même. A ce sujet Florence Hartmann, porte-parole du TPIR est très critique envers le TPIR, son ancien employeur : pour elle, « la force armée, celle du FPR […] a commis des crimes de guerre qui ne relèvent peut-être pas d’une politique systématique qui serait du crime contre l’humanité, mais qui sont toutefois des crimes du droit pénal international. Ils n’ont pas été jugés. Carla Del Ponte, qui a été procureure générale du TPIR avait entamé ces enquêtes et a été évincée du TPIR pour l’empêcher de rendre des mandats d’arrêt pour crimes de guerre contre certains hauts responsables du FPR »8. Aucun doute, la justice du vainqueur a laissé des rancœurs, obstacle à la réconciliation nationale.
Dans une conférence donnée à Tournai le 14/04/2018 sur ce thème de réconciliation, le journaliste Peter Verlinden9 est d’avis que les conditions sine qua non pour une réconciliation véritable sont la vérité sur ce qui s’est passé au Rwanda et l’instauration d’un Etat démocratique. Mais il constate que le mensonge règne en maître au Rwanda jusqu’au plus haut niveau de l’Etat et que la dictature est un mode de gouvernement dans ce pays. Personne n’ose dire ce qu’il pense sous peine d’aller en prison ou d’être tué ou de disparaître. Quant au discours politique, il est d’une simplicité et d’une dualité criantes. Les Tutsi sont considérés globalement comme des victimes et les Hutu sont considérés globalement comme des « génocidaires ». Cette équation plombe tout débat sur la question, pourtant vitale, pour le vivre ensemble entre les Rwandais.
Gaspard Musabyimana
www.jambonews.net


1 Voir par exemple :
  • Amnesty International, L’Armée Patriotique Rwandaise responsable d’homicides et d’enlèvements (avril-août 1994).
  • Serge Desouter et Filip Reyntjens,  Les violations des Droits de l'homme par le FPR/APR. Plaidoyer pour une enquête approfondie, Anvers 1995.
2 Mohamed Mamdani, Mamdani, When victims become killers. Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda, Princeton-New Jersey, Princeton University Press, 2000, pp.187-188.
3 HRW, HRW, Qui a armé le Rwanda ?, Bruxelles, GRIP, 1994, p. 44.
Rémi Korman, « Les archives de la Croix Rouge Internationale et le Rwanda », sur https://rwanda.hypotheses.org/960 [consulté le 19 avril 2016]
Journal Libération du 25/07/1994.
6  Voir par exemple :
Amnesty International,
  • 1996, Rwanda. Alarming resurgence of killings, 12 august 1996.
  • 1997, Rwanda. Rompre le silence, AFR 47/32/97, septembre 1997.
  • 1998, Rwanda. A l’abri des regards, les disparitions continuent, AFR/47/98, le 23/6/1998.
7Filip Reyntjens, Evolution politique au rwanda et au burundi, 1998-1999, , in Maryse s. and REYNTJENS F., L'Afrique des Grands Lacs. Annuaire 1998-1999, Paris, L'Harmattan, 1990, p. 12.
8Laura Martel, Rwanda: « Certains crimes de guerre sont demeurés impunis au TPIR », interview avec Florence Hartmann, porte-parole du TPIR de 2000 à 2003, Libération du 31 décembre 2015.
9 https://www.youtube.com/watch?v=NcfbhXk3rZI&t=33s

 

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