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Rwanda : le journalisme en perdition, Saidath Mukakibibi.

Rwanda : le journalisme en perdition, Saidath Mukakibibi.
Saidath Mukakibibi

Le mardi 25 juin 2013, après avoir passé 1075 jours en prison, la journaliste rwandaise Saidath Mukakibibi retrouvait la liberté après avoir purgé une peine de trois ans de prison pour « atteinte à la sureté de l’Etat, négationnisme, divisionnisme, diffamation du président Kagame ». Ce mardi 25 juin 2019, jour anniversaire de sa sortie de prison, elle a accordé une interview à Jean-Claude Mulindahabi dans laquelle elle revient sur l’état actuel du journalisme au RwandaJambonews reprend quelques points de son interview.

La perte de la déontologie journalistique

Selon elle, le journalisme au Rwanda ne suit plus la déontologie du journalisme, le métier est devenu un journalisme de propagande. C’est un journalisme qui n’est pas indépendant et qui informe selon les souhaits des tiers (Les hommes forts du pouvoir ndlr). De ce fait c’est un journalisme qui ne fait pas avancer les idées comme les autres métiers. Elle souhaite pour sa journée anniversaire que « nous contribuions tous à faire avancer le Rwanda et les Rwandais, que nous nous mobilisions tous pour laisser le monde dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé. Nous devons tous nous mobiliser pour que le journalisme fonctionne selon les règles de l’art et obtienne des avancées pour le peuple ».

Les causes de la perte du journalisme indépendant

Pour elle, il y a plusieurs causes à la dégradation de la qualité du journalisme au Rwanda. D’un côté les journalistes ont leur part de responsabilité : « Chaque journaliste doit comprendre que la liberté et l’indépendance ne se demandent pas, elles s’acquièrent. Le journaliste doit déterminer s’il veut informer en toute liberté, à qui est destinée l’information, quel est le bénéfice pour les Rwandais, s’il éclaire les autorités sur ce qui ne fonctionne pas dans le pays pour que cela puisse être corrigé. » D’autre part, elle a observé deux soucis majeurs dans le métier qui sont passés sous silence par les journalistes eux-mêmes. La commission supposée garantir et plaider pour un journalisme indépendant au Rwanda en assurant l’autocontrôle des respects des règles de l’art par les journalistes, la Rwanda Media Commission (RMC), n’est pas officiellement inscrite dans l’administration. Cette commission n’a pas de statut connu qui définisse son fonctionnement. L’organisme pour la bonne gouvernance, le Rwanda Governance Board (RGB), fait trainer les formalités pour définir son statut. « Comment cette commission peut-elle plaider pour les journalistes alors qu’elle n’a pas de statut officiel ? ». Le premier président de la RMC, Fred Muvunyi, avait notamment démissionné en 2015 avant de quitter le pays et fuir en Allemagne.

Le second souci, pour elle, c’est l’association rwandaise des journalistes, la Rwanda Journalists Association (ARJ), qui n’a plus de dirigeant depuis deux ans. L’association fonctionne avec un secrétariat exécutif mais sans comité exécutif la fin du mandat du précèdent comité, il y a deux ans. Pour Mukakibibi, l’absence d’institutions solides supposées garantir la liberté de la presse est une entrave à l’existence d’un journalisme indépendant au Rwanda.

Une répression source de la pauvreté des journalistes

Pour expliquer pourquoi les journalistes rwandais ne parlent pas suffisamment de la pauvreté, l’un des problèmes majeurs de la population rwandaise aujourd’hui, Mukakibibi a donné des exemples d’incidents survenus lors de la présentation de Callixte Nsabimana à la presse le 17 mai 2019. Le porte-parole du Rwandan Investigation Bureau (RIB) Modeste Mbabazi a ordonné à un journaliste présent de supprimer une publication qui ne lui avait pas plu. Devant tous les journalistes, il a aussi pointé du doigt quelques-uns d’entre eux et les a accusés d’être du côté de Callixte Nsabimana et de travailler avec ceux qui vivent en dehors du Rwanda. « Je faisais partie de ces journalistes pointés du doigt », ajoute-t-elle. Pour elle, les journalistes qui veulent gagner leur vie par leur travail n’osent plus informer par peur que leur travail ne soit pas publié (un manque de salaire à gagner pour eux, ndlr), et par peur de représailles. Ainsi, les seuls journalistes qui ont les moyens au Rwanda sont ceux qui collaborent avec les autorités, et ils ne rapportent pas sur tous des sujets contrôlés comme celui de la pauvreté. Et pour les autres, il est difficile de parler de la pauvreté du peuple quand ils sont eux-mêmes pauvres et qu’ils n’ont pas les moyens d’aller investiguer sur le terrain. 

En comparant l’état du journalisme en 2010 et en 2019, Mukakibibi a constaté qu’en 2010 les journalistes pouvaient encore écrire leurs idées, et qu’elle a fait partie des derniers journalistes emprisonnés pour leur métier. « S’il n’y a plus des journalistes qui vont en prison pour avoir exercé leur métier, c’est que les journalistes n’osent plus s’exprimer librement. » 

Selon Freedom House, une ONG qui étudie l’étendue de la démocratie dans le monde, la presse n’est pas libre au Rwanda, et selon Reporters sans frontières, le Rwanda se classe 155èmesur 180pays en matière de liberté de la presse.

Saidath Mukakibibi a également tenu à remercier son entourage de l’avoir soutenue pendant ses années en prison. Elle tient un journal depuis le 6 septembre 2013, le MontJali News, même si celui-ci est exclu de toutes les aides publiques. Elle déplore que le RGB distribue les aides publiques de soutien au métier dans des conditions opaques. « Les aides sont accordées par téléphone, on entreprend des formalités administratives pour solliciter les aides et on apprend qu’un tel a été informé au téléphone qu’il a été retenu pour recevoir des aides. Les critères d’attributions ne sont pas rendus publics et un journaliste qui n’a rien publié en trois mois peut être retenu. »

Elle a terminé son interview en souhaitant que « les journalistes ne soient plus emprisonnés pour leurs idées, que dénoncer ce qui ne va pas au Rwanda ne soit plus vu comme ne pas aimer son pays mais plutôt comme une façon de mettre en avant ce qui nécessite d’être corrigé. » 

Elle souhaite pour le Rwanda, une presse libre et indépendante au service du peuple rwandais.

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