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Des rescapés Tutsi qui interpellent Paul KAGAME.

Des rescapés Tutsi qui interpellent Paul KAGAME.

Comment cela est-il possible ?

Tout a commencé avec la lettre ouverte de Diane RWIGARA du 15 juillet 2019[1].

Dans cette lettre, l’ex-candidate aux élections présidentielles osait interpeller le Président rwandais Paul KAGAME au sujet des assassinats extrajudiciaires qui font actuellement rage au Rwanda, ainsi que dans sa diaspora, et qui touchent de plus en plus les rescapés Tutsi du génocide de 1994[2].

La lettre, qui n’a reçu aucune réponse officielle du Président, lui a valu des réactions virulentes, notamment de la part de la Commission Nationale pour la Lutte contre le Génocide (CNLG) ainsi que d’IBUKA, les deux organismes officiels censés défendre la mémoire des victimes du génocide, la justice pour les survivants ainsi que leur protection. Diane RWIGARA avait nommément cité ces deux organismes pour avoir failli à leurs devoirs[3].

Deux semaines plus tard, le 3 août 2019, une deuxième lettre ouverte[4], cette-fois-ci signée par près d’une trentaine de Rwandais en exil tous rescapés du génocide contre les Tutsi, venait appuyer les reproches formulés par Diane RWIGARA. Dans cette deuxième lettre, ces rescapés demandaient également des comptes à Paul Kagame pour les crimes qu’il « laisserait commettre » à l’encontre de ceux qui ont échappé au pire il y a 25 ans.

Auprès d’un public non averti ces courriers peuvent soulever la question de savoir comment il est possible que Paul Kagame, lui-même Tutsi et qui se crédite d’avoir mis fin au génocide de 1994, puisse se retrouver dans le collimateur des rescapés du même génocide ?

Pour tenter de répondre à cette perturbante question, nous vous proposons une analyse en trois points.

La société rwandaise, plus complexe qu’elle n’y paraît ?

Tout d’abord, il faut savoir que les courants socio-politiques au Rwanda ne sont pas basés sur les ethnies, contrairement à ce qui a été vulgarisé ces dernières années, où l’on ne cesse de marteler qu’il y aurait les Tutsi d’un côté et les Hutu de l’autre[5].

La société rwandaise est beaucoup plus complexe que cela, en témoigne par exemple la déclinaison Kiga/Nduga[6]chez les Hutu, ou encore la déclinaison Abega/Abanyiginya[7] chez les Tutsi, dont les épisodes de luttes pour le pouvoir ont été très sanglants dans l’histoire du pays d’avant 1990.

A partir de 1990 s’est également ajoutée la dimension « Tutsi de l’intérieur », dont faisait partie Diane RWIGARA et « Tutsi de l’extérieur », dont faisait partie Paul KAGAME, les premiers ayant été les victimes du génocide de 1994 et les seconds, ayant été crédité de l’avoir arrêté et parfois-même, pointés du doigt pour l’avoir provoqué[8].

Par ailleurs, même parmi les Tutsi dit « de l’extérieur », une certaine déclinaison existe également entre ceux ayant été réfugiés en Ouganda et tous les autres. Ainsi, les dynamiques socio-politiques du Rwanda finissent par se réduire à des « clans » composés de quelques groupes qui partagent tout simplement les mêmes intérêts à un moment donné.

La cassure entre le clan KAGAME et le clan NYAMWASA, tous deux ex-militaires Tutsi de l’armée ougandaise, est un exemple particulièrement parlant dans les années 2000.

Avec un tissu socio-politique aussi complexe, il n’est donc pas surprenant qu’il puisse y avoir des citoyens Tutsi « ayant survécu » au génocide qui s’adressent à un Président Tutsi « ayant mis fin » au même génocide pour lui réclamer des comptes à propos de la « bienveillance » qu’il était censé garantir aux rescapés, en plus de la protection classique auquel tout citoyen rwandais a droit.

Le FPR des années 90 vs le FPR des années 2000 ?

Un deuxième élément qui pourrait expliquer les reproches des rescapés Tutsi au Président Paul Kagame est sans aucun doute la métamorphose du FPR depuis 25 ans. Il est passé d’un mouvement de retour des réfugiés Tutsi (en apparence du moins) à un parti-Etat ayant la mainmise sur tous les appareils étatiques ainsi que sur les activités les plus lucratives du secteur privé[9].

Cette mainmise qui n’a pu se faire que par une aile dure du parti, avec la complicité de l’armée et de la police, ne tolérerait aucun écart de conduite de ses membres et réprimerait toute dissidence dans la terreur et la violence, peu importe l’ethnie, le statut de rescapé ou même la contribution passée à la cause du FPR.

Le cas d’Assinapol RWIGARA, le père de Diane, est certainement le meilleur exemple.

Ce richissime homme d’affaire Tutsi « de l’intérieur » du Rwanda des années 80 a longuement soutenu le FPR avant, pendant et après la guerre de 90-94. Malgré son immense contribution à l’effort de guerre, Assinapol RWIGARA aurait été, selon sa famille, « assassiné » à Kigali le 4 février 2015 par les forces de police.[10]

Ainsi donc, de plus en plus d’anciens Tutsi « de l’intérieur », rescapés du génocide, ne se reconnaissent plus dans la gouvernance « mafieuse » du FPR et le fait d’avoir été récemment traités de « collabos » ou de « négationnistes » par la presse pro-FPR[11] est un signe supplémentaire qui vient marquer cette cassure.

Quant aux anciens Tutsi « de l’extérieur », venus d’Ouganda ou d’ailleurs et qui se désolidarisent du « nouveau » FPR-Inkotanyi, ils sont tout simplement considérés comme des « traitres » ayant « brisé leur serment » et classés parmi les terroristes qui portent atteinte à la sureté de l’Etat, à l’instar de David HIMBARA, Tribert RUJUGIRO, ou encore Théogène RUDASINGWA[12].

La garantie du « PLUS JAMAIS ÇA » ?

Enfin, un troisième élément qui pourrait expliquer pourquoi les rescapés Tutsi osent dorénavant braver le FPR-Inkotanyi, c’est que d’autres organisations politico-militaires se positionnent de plus en plus pour garantir un « PLUS JAMAIS ÇA » à tous les Rwandais.

Depuis sa victoire militaire contre les anciennes Forces Armées Rwandaise en juillet 1994, le FPR-Inkotanyi s’était érigé comme la seule organisation politico-militaire sur cette planète capable de garantir au Rwandais, aux Africains, ainsi qu’au monde entier d’ailleurs, que les événements tragiques que venait de connaître le Rwanda, et les Tutsi en particulier, ne se reproduiraient plus jamais.

Au-delà de sa responsabilité éventuelle dans les évènements ayant provoqué ou amplifié le génocide contre les Tutsi (de l’intérieur), le FPR s’est vite positionné comme celui qui y a mis fin, et de facto, celui qui peut empêcher que cela puisse à nouveau se produire. 

Toutefois, les alliances des organisations politico-militaires opposées au FPR depuis ces dernières années, ont démontré que la garantie du « PLUS JAMAIS ÇA » n’est plus l’exclusivité du FPR-Inkotanyi.

Au contraire, là où le FPR-Inkotanyi exacerbe les tensions « ethniques »[13] en cultivant l’apartheid de la mémoire, la culpabilisation collective des Hutu et la falsification de l’histoire, d’autres formations politico-militaires proposent un message réellement réconciliateur et qui tient compte de toutes les tragédies que le peuple rwandais a connus dans les années 1990.

C’est le cas par exemple de la Plateforme P5, qui rassemble aussi bien des Hutu que des Tutsi telle que Victoire INGABIRE, leader emblématique du parti FDU et porteuse d’un des plus beaux messages de paix, ou de Etienne MASOZERA président du parti AMAHORO PC.

C’est également le cas du Mouvement Rwandais pour le Changement Démocratique (MRCD), issu d’une coalition politico-militaire entre le rebelle Tutsi Calixte NSABIMANA dît « Sankara », aujourd’hui emprisonné et le rebelle Hutu Wilson IRATEGEKA.

L’enjeu du « PLUS JAMAIS ÇA » est souvent relégué au second plan des priorités socio-politiques du Rwanda et pourtant, c’est l’argument principal qu’utilise le FPR pour garder les Tutsi sous son emprise, surtout « ceux de l’intérieur » ayant survécu aux massacres de 1994.

Pour résumer

Depuis la conquête militaire du pouvoir par le FPR-Inkotanyi en juillet 1994, c’est la première fois que le Président de la République, également Président du FPR, parti-Etat, est publiquement interpellé sur le sort qui est réservé aux Tutsi rescapés du génocide, autrement dit, aux « anciens » Tutsi de l’intérieur.

C’est un signe sans équivoque que le FPR-Inkotanyi, qui avait réussi à rallier même au-delà des Tutsi dans les années 1990, n’est plus considéré comme la seule organisation politico-militaire capable de défendre une « minorité » ethnique tout en offrant une gouvernance démocratique au Rwanda.

Bien au contraire ; la démocratie au Rwanda est totalement dans le coma depuis 25 ans, les Tutsi ont plus peur que jamais et les Hutu sont haïs en tant que tel [14]. Seuls ceux qui marchent avec le FPR sont laissés tranquilles et peuvent profiter de leur pays, mais gare au moindre faux pas. 

Combien de temps une telle situation peut-elle encore durer, en sachant que de plus en plus de voix, toutes ethnies confondues, s’élèvent contre ce système, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays ?

Après 25 ans de règne, n’est-il pas temps pour le FPR-Inkotanyi de désamorcer toutes ces tensions « socio-politiques » entre Rwandais en ouvrant l’espace politique comme cela est constamment réclamé par l’ensemble des partis politiques d’opposition et de la société civile en exil [15] ?

Une fois de plus, la balle est dans le camp du FPR-Inkotanyi.


[1] http://dianerwigara.com/lettre-ouverte-au-president-paul-kagame

[2] http://www.rwandanlivesmatter.site

[3] http://fr.igihe.com/politique/la-jeune-politicienne-diane-rwigara-confond-les.html

[4] http://www.therwandan.com/fr/lettre-ouverte-au-president-kagame-par-les-rescapes-du-genocide/

[5] https://blogs.mediapart.fr/faustin-kabanza/blog/090517/hutu-et-tutsi-pour-une-reecriture-de-l-histoire-du-rwanda

[6] Kiga/Nduga sont deux régions du Rwanda (Nord/Sud) atour desquelles une fracture socio-politique entre « Hutu » a vu le jour lors du coup d’Etat de juillet 1973, dans lequel le Général-Major HABYARIMANA, un Mukiga, a chassé du pouvoir Grégoire KAYIBANDA, un Munyenduga. 

[7] Abega/Abanyiginya sont deux clans de lignée royale chez les « Tutsi » dans le Rwanda précolonial, qui se sont affrontés pendant des générations pour le contrôle du trône.

[8] http://www.slateafrique.com/841726/genocide-rwandais-un-ancien-rebelle-tutsi-detaille-ses-accusations-contre-paul-kagame

[9] https://www.lepoint.fr/economie/rwanda-crystal-ventures-fer-de-lance-economique-du-parti-au-pouvoir-30-07-2017-2146858_28.php

[10] http://www.rfi.fr/afrique/20150314-rwanda-mort-assinapol-rwigara-famille-denonce-assassinat-kagame.

[11] http://www.therwandan.com/fr/rwanda-qui-est-genocidaire-qui-est-negationniste/

[12] https://www.newtimes.co.rw/news/kayumba-terrorist-not-democrat-he-wants-world-believe

[13] https://www.levif.be/actualite/belgique/des-rwandais-denoncent-l-apartheid-de-la-memoire/article-normal-1085073.html

[14] Voir notes d’Olivier Nduhungirehe sur le sujet : http://www.therwandan.com/rwandan-diplomat-in-great-turmoilolivier-nduhungirehes-true-nature-has-been-exposed/

[15] http://www.rfi.fr/afrique/20181114-rwanda-opposition-paul-kagame-lettre-p5-plateforme-victoire-ingabire

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