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Viols à « Bannyahe » : bavures militaires ou stratégie d’extorsion ?

Viols à « Bannyahe » : bavures militaires ou stratégie d’extorsion ?

Ce samedi 4 avril 2020, l’armée rwandaise a annoncé l’arrestation de 5 militaires accusés d’avoir commis des viols, des actes de torture, des pillages de biens, ainsi que d’autres sévices contre la population de Bannyahe commis en plein confinement dû au Covid-19 et à la veille du début de la période commémorative du génocide contre les Tutsi. Si l’armée rwandaise avance la thèse de soldats « indisciplinés », le son de cloche des habitants est tout autre, ces derniers évoquant une stratégie de terreur venant du sommet et visant à briser leur résistance face aux tentatives de la ville de Kigali de les expulser de leur habitat.

Le scandale qui s’est déroulé en pleine capitale rwandaise, dans les villages Kangondo I et II ou communément connu comme le quartier de « Bannyahe » a éclaté le 2 avril 2020 lorsque quatre des 19 femmes violées ont brisé le silence afin de dénoncer les sévices qui leur ont été infligés par les militaires rwandais en complicité avec les autorités administratives locales. Ces actes ont été commis pendant les deux dernières semaines de mars et au cours des premiers jours d’avril 2020.

L’une des victimes, qui a accordé une interview à la chaîne de télévision Ishema TV diffusée sur YouTube le 2 avril 2020, témoigne en pleurs : 

« Il était environ une heure du matin quand j’ai entendu quelqu’un qui toquait à la porte de ma maison en demandant de lui ouvrir. Quand j’ai tiré le rideau, j’ai vite vu que c’étaient des militaires armés et j’ai ouvert. Immédiatement ils ont pris mon mari, ils l’ont emmené derrière la maison et ont commencé à le frapper. J’ai commencé à protester et l’un d’eux est revenu vers moi pour me pousser violemment à l’intérieur de la maison. Là il m’a d’abord dit de ne pas crier, puis de le laisser avoir des rapports sexuels avec moi si je voulais qu’ils lâchent mon mari. J’ai répliqué qu’en tant que femme mariée je ne pouvais pas remplir cette condition. Soudain, il m’a brutalement entraînée par terre. Ensuite, il a vite tiré un préservatif de sa poche, m’a violemment écarté les jambes et m’a violée. Pendant qu’il faisait tout ça je ne faisais que sangloter. Il a fini par me gifler. Il était en uniforme militaire rwandais mais avait enlevé le badge de son nom pour que je ne puisse pas l’identifier. »[1]

Selon les voisins, les militaires qui ont commis ces actes avaient l’habitude de faire la patrouille dans ce quartier où les habitations des plus pauvres ont récemment été détruites sans aucune compensation préalable et sans se soucier que le Covid-19 se propage dans le pays. Le viol des femmes et le pillage seraient-ils des stratégies visant à vider « Bannyahe » de ces habitants après la résistance qu’ils ont opposée aux différentes manœuvres visant à les chasser ?  

Une autre femme violée témoigne :

« J’ai vu plusieurs militaires rassemblés autour d’un groupe d’hommes qu’ils avaient forcé à s’asseoir. Quand j’ai tenté de quitter la maison de mon collègue pour rentrer, l’un de ces militaires est venu vers moi et m’a violemment repoussée à l’intérieur de la maison. J’ai essayé de m’enfuir mais il m’a vite rattrapée par derrière. Il m’a ensuite forcée à regagner l’intérieur de la maison et m’a brutalement imposée des rapports sexuels. En tout cas, je ne pouvais pas me défendre autrement parce qu’il était armé. Je suis sortie couverte de honte et j’ai vite couru vers chez moi. »[2]   

Violemment poussée contre le mur, une des victimes du viol montre les blessures.

Dans un premier temps, la police a tenté de nier l’affaire. « Les gens qui osent dire de telles choses (que les militaires ont violé des femmes et ont pillé les biens de la population), il faut les traquer à l’aide de leurs numéros de téléphone mobiles, ce sont des ennemis du pays. »[3] Explique Marie-Goretti Umutesi, la porte-parole de la police au niveau de Kigali au journaliste d’Ishema TV à propos des dénonciations des quatre femmes violées par les militaires.

Mais très rapidement l’information a commencé à inonder les réseaux, rendant de plus en plus difficile son contrôle par le pouvoir en place. C’est dans ce contexte que le lieutenant-colonel Vincent Munyengango, porte-parole de l’armée rwandaise, qui avait d’abord refusé de commenter ces actes de viol et de pillage, a finalement sommairement annoncé que cinq militaires seraient poursuivis pour ces actes criminels[4].

L’armée évoque la thèse de « quelques militaires indisciplinés », une version à laquelle ne croient pas les habitants, l’un d’eux témoignant au micro d’Ishema TV :

« Cette insécurité causée par les militaires de l’armée rwandaise qui viennent attaquer les habitants ici et dont vous avez été témoins, je la mets en lien avec la politique de destruction des habitations et le récent vol de drapeau.

Ceci est uniquement fait dans le but d’effrayer les citoyens afin que quand ils reviendront, ils puissent faire ce qu’ils veulent sans que quiconque n’ose s’y opposer.

Cela fait deux semaines que ces actes se déroulent au Rwanda dans un petit quartier du secteur de Remera (Kigali). Est-ce que ce village est en dehors du pays de telle sorte que ce qui s’y déroule passe inaperçu ?

Le pays est bien organisé administrativement, il y a des institutions qui collaborent au quotidien. Comment expliquer que de tels actes puissent se dérouler deux semaines durant sans que les instances dirigeantes ne soient mises au courant ? 

Dans ce quartier nous avons des responsables de secteur, des responsables de quartier, des patrouilleurs volontaires, des personnes en charge de la sécurité, il y a même des personnes en charge de récolter des informations pour le compte des services de renseignement militaire. Comment expliquer qu’avec toutes ces instances, de tels actes aient pu se dérouler durant deux semaines, jour après jour, jour après jour, sans que cela ne soit connu ?  

La seule réponse est qu’ils sont certainement protégés plus haut, avec la mission de semer la terreur et que nous atteignions le niveau de peur qu’ils souhaitent. Afin que quand ils reviendront pour détruire nos maisons, personne ne puisse broncher. »

Ce n’est pas la première fois que l’armée du général Paul Kagame est accusée d’être impliquée dans des actes de viol de femmes et de pillage de biens de la population. En plus de massacres contre les civils hutu dans les anciennes préfectures de Byumba et Ruhengeri dans les années 90 lors de leur progression vers la capitale de Kigali, ces militaires se sont aussi distingués par le vol d’innombrables vaches de la population. Rappelons aussi que selon le rapport UN Mapping Report qui a compilé les violations les plus graves des droits de l’Homme sur le territoire de la République démocratique du Congo, l’armée du général Paul Kagame aurait été responsable non seulement de crimes qui pourraient être qualifiés de génocide contre les Hutu, mais aussi de cas de violences sexuelles de masse, notamment le viol de femmes et d’enfants réfugiés hutu en 1996 et 1997[5].

Plus de 20 ans après la commission de ces crimes, les victimes n’ont toujours pas obtenu justice.

Les victimes des horreurs commises dans le quartier « Bannyahe » pourront elles, elles, voir justice rendue ?

Gahima Jules


  1. Cyuma Hassan Dieudonné, Kigali abantu bitwaje intwaro basambanije abagore 4 ku ngufu basahura n’ibikoresho by’abaturage, Ishema TV, 2 avril 2020, voir sur : https://youtu.be/HVz3cuZGNTg  
  2. Cyuma Hassan Dieudonné, Kigali abantu bitwaje intwaro basambanije abagore 4 ku ngufu basahura n’ibikoresho by’abaturage, Ishema TV, 2 avril 2020, voir sur : https://youtu.be/HVz3cuZGNTg
  3. Cyuma Hassan Dieudonné, Kigali abantu bitwaje intwaro basambanije abagore 4 ku ngufu basahura n’ibikoresho by’abaturage, Ishema TV, 2 avril 2020, voir sur : https://youtu.be/HVz3cuZGNTg
  4. Umucunguzi Rabbi Malo, « Abasirikare batanu ba RDF bakurikiranyweho guhohotera abaturage, urubanza ruzabera mu ruhame. », Igihe, 4 avril 2020, voir sur : https://igihe.com/amakuru/u-rwanda/article/abasirikare-batanu-ba-rdf-bakurikiranweho-guhohotera-abaturage-urubanza
  5. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme, « Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo », août 2010, voir sur : https://www.ohchr.org/documents/countries/cd/drc_mapping_report_final_fr.pdf

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