Jambonews FR - Restons informés

Témoignages sur les incursions meurtrières de l’armée rwandaise à l’Est de la RDC

Témoignages sur les incursions meurtrières de l’armée rwandaise à l’Est de la RDC

Les autorités rwandaises et congolaises continuent de nier la présence de l’armée rwandaise à l’est de la République démocratique du Congo (RDC) où elles mènent des opérations secrètes depuis plusieurs mois. Ces mouvements se sont intensifiées en avril dernier et Jambonews a recueilli les témoignages de gens sur place qui confirment l’arrivée de plusieurs bataillons de l’armée rwandaise opérant sur le sol congolais. Les témoins évoquent des massacres, des pillages, des destructions et en ligne de mire comme à chaque fois, les réfugiés rwandais, toujours présents en nombre à l’Est de la RDC.  

« Le gouvernement de la RDC sait qu’il n’y a pas le moindre soldat (rwandais) dans l’est de la RDC. Vous pouvez me croire, il n’y a aucun soldat des RDF (Forces de défense rwandaises) dans cette partie du monde« , avait déclaré l’homme fort du Rwanda, le général Paul Kagame lors d’une conférence de presse qu’il a tenue à Kigali le 27 avril dernier par vidéo conférence, après plusieurs semaines d’absence ; ce qui avait même alimenté des rumeurs sur sa mort.

Les autorités congolaises, de leur part, continuent de nier les incursions meurtrières des hommes de Kagame sur leur sol. « On ne peut pas parler d’incursion. Des militaires rwandais ont pu franchir par erreur la frontière, comme cela arrive parfois aux militaires congolais » a préféré évoquer Carly Nzanzu Kasivita, le gouverneur du Nord-Kivu, dans la presse locale en avril dernier. Ce dernier ajoute aussi n’avoir reçu aucune information sur un soutien de l’armée rwandaise aux opérations congolaises.  

Des témoignages recueillis ces derniers temps par Jambonews auprès des réfugiés rwandais et de quelques autorités coutumières au Nord-Kivu ont confirmé la présence de l’armée rwandaise au Nord-Kivu. D’après ces témoignages, elle y commet des atrocités inqualifiables sur les réfugiés rwandais ainsi que sur les populations congolaises qui tentent de dénoncer ces faits.      

En avril dernier, Jambonews a recueilli le témoignage de Pascal, un ancien des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), qui a été rapatrié volontairement le 2 février 2019, puis ramené en RDC par les militaires rwandais pour servir de guide.

Rapatrié volontairement après avoir passé plusieurs années dans les forêts congolaises, Pascal pensait rentrer chez lui pour s’insérer dans la vie civile et refaire sa vie loin des détonations des armes. Néanmoins il a très vite déchanté. À son arrivée au Rwanda, il a été accueilli dans le camp militaire de Mutobo, celui par lequel passent tous les anciens soldats qui rentrent, pour y suivre les Ingando (camps de rééducation). 

De l’espoir au désenchantement

Trois jours avant la fin de la formation au bout de laquelle il devait rentrer dans son village, Pascal a vu une équipe du personnel débarquer, l’emmener lui et un dénommé Éric Akimana, sans savoir où ils allaient. Au bout de la rue il y avait une 4X4 de type Land Cruiser, dans laquelle un colonel avait pris place. Il semblait être le supérieur de ceux qui les emmenaient. Pascal et son compagnon ont pris place à bord du véhicule qui a pris la direction de Rubavu (ville frontalière avec la RDC). Arrivés sur place, ils ont été installés dans une maison, mais le colonel qui les avaient amenés est aussi vite remonté dans sa voiture et reparti. Quelques minutes après, il est revenu avec deux hommes qui semblaient être ses supérieurs hiérarchiques.

« Ces deux hommes se sont assis à côté de nous, ce qu’ils nous ont dit en premier c’est « courage ». Ils nous ont ensuite signifié qu’ils savent bien que je m’appelle Pascal, et mon compagnon Éric Akimana, et nous ont dit que le pays a besoin de notre contribution. Sereinement, j’ai demandé quel genre de contribution le pays attend de nous, ils m’ont répondu qu’ils ont des hommes en RDC dont la mission est de mener des attaques sur les FDRL et sur les réfugiés. « Nous sommes bien informés que toi Pascal tu es venu de Kazaroho, nous voulons que tu sois le guide de nos troupes venus du Rwanda et sont actuellement installées sur le sol congolais ». « J’ai reconnu que je connaissais bien la région de Kazaroho et accepté la mission, d’ailleurs je n’avais pas d’autre choix que d’accepter de les guider vers Kazaroho » nous a raconté Pascal.

Éric devait quant à lui guider les troupes rwandaises à un endroit connu sous le nom de « groupement des écoles » à Kuduwani. Pascal, Éric et un groupe des soldats rwandais ont franchi la frontière dans la soirée par la ville frontalière de Goma. Arrivés à Goma en République démocratique du Congo, ils ont été accueillis par un colonel surnommé Rusimbi, qui leur a fourni à manger et un endroit où dormir. Le lendemain matin, le groupe a reçu des uniformes de l’armée congolaise et les hommes ont mis les gilets par balles, les bottes, les casques, les ponchos qu’ils avaient apportés avec eux du Rwanda. Ensuite, ils ont rassemblé du matériel militaire, notamment des talkies-walkies, qu’ils devaient apporter aux militaires rwandais déjà présents sur le sol congolais. 

« Moi j’ai traversé la frontière avec un lieutenant nommé Gatete, on est parti vers Giseguro. Quant à mon collègue Akimana Éric, il est resté puisqu’il avait pour mission de guider des troupes rwandaises stationnées dans la zone d’Akabarozi, et dont la mission consistait à attaquer la zone qu’on appelle « le groupement des écoles » à Kuduwani. On est parti de Goma tôt le matin dans un véhicule en direction de Giseguro, on ne s’est pas arrêté en chemin. Arrivés à destination, on y a aperçu les soldats rwandais comme on me l’avait dit, néanmoins ces derniers portaient les uniformes de l’armée congolaise. Il y avait aussi une petite section de militaires congolais qui devaient les couvrir pour que la population ne se doute de rien puisque la plupart de ces soldats rwandais ne parlaient pas le swahili ».

Evasion

Apres avoir compris ce qui se tramait, notre témoin affirme n’avoir eu d’autre choix que de décider de s’enfuir.  

« On est resté sur place pendant trois jours en préparant le voyage vers Kazaroho. Je me souviens bien, on est parti de Giseguro vers 15h en destination de Kazaroho, le voyage a duré toute la nuit. Au petit matin on est arrivé à Gahunga, à un pont qu’on devait traverser pour emprunter la route qui mène à Kazaroho. Sur le chemin, on a croisé deux soldats appartenant aux FDRLon a échangé des tirs, mais ils ont réussi à s’échapper. Après les échanges de tirs, les commandants qui dirigeaient les troupes m’ont appelé et m’ont demandé la distance entre cet endroit et Kazaroho. Ils m’ont aussi demandé s’il était possible que les personnes se trouvant à Kazaroho aient entendu ces coups de feux, j’ai répondu que probablement oui, puisque la distance n’était pas significative. Ils ont pris la décision d’annuler la mission et de repartir vers Kahunga. Ils m’ont ordonné de trouver un autre chemin, autre que celui qu’on avait emprunté, ce que j’ai fait puisque j’étais le guide ; on s’est replié en empruntant un autre pont » témoignage Pascal.

Ce dernier continue « Arrivés de l’autre côté de la rivière, nous avons construit un campement dans un endroit qu’on appelle le Tank, car il y a un réservoir d’eau, entre Kiwanja et Kawunga, tout près d’eucalyptus. Nous y sommes restés pendant 3 jours et c’est de là que j’ai commencé à mettre au point un plan d’évasion. Plusieurs raisons m’ont poussé à envisager une évasion, mais la principale est que durant ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’affrontement à Giseguro, des FDRL avaient été capturés et amenés par-là, ils ont été tués sous mes yeux. Il était aux environs de 15h quand j’ai réussi à prendre la fuite en passant par un champ de maïs, puis en traversant la forêt, pour me diriger vers la rivière Rucuri. Après avoir franchi la rivière, j’ai commencé à chercher un endroit où loger, c’est ainsi que je suis tombé sur des gens qui font du charbon de bois, dont certains qui me connaissaient ». 

Un agenda caché

Comme en 1995, quand les troupes rwandaises sont entrées en RDC, prétextant venir rapatrier les réfugiés rwandais, mais dont la véritable mission était le massacre systématique des réfugiés à majorité hutus, notre témoin a peu à peu compris les intentions des soldats envoyés par Kigali sur le sol congolais.   

« J’essayais de discuter avec les soldats rwandais qui sont arrivés avant moi, tous étaient catégoriques et unanimes :  » nous ne sommes pas venus pour rapatrier les réfugiés; notre mission est de trouver tout rwandais présent dans cette zone et de le tuer » » dit-il. 

« Ce qu’ils me disaient était vrai car j’ai assisté à l’exécution de deux personnes, et j’ai compris que la mission des militaires rwandais sur le sol congolais était d’assassiner tout réfugié rwandais et tout soldat issu des FDRL. Je peux vous affirmer que les militaires rwandais sont bel et bien sur le sol congolais, sous les uniformes des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Toutes les opérations qu’ils y mènent sont sous couvert des militaires congolais ; toutes les attaques qu’ils mènent sont revendiquées par le gouvernement congolais » conclut-il. 

« A la mi-avril, les militaires rwandais ont mené des incursions dans les villages de Runzenze, Marangara, Kanyeru et Kazaroho en territoire de Rutshuru dans la province du Nord-Kivu, et ont brulé plus d’une centaine des maisons et assassiné plusieurs réfugiés », nous a appris un autre témoin.

Le témoignage recueilli par Jambonews auprès d’un chef coutumier du Groupement Musindi au Nord-Kivu affirme par ailleurs que les Forces démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) ne seraient pas les auteurs de l’attaque du 25 avril dernier, au cours de laquelle dix-sept personnes, dont douze rangers, ont été tués à l’intérieur du parc national des Virunga, joyau naturel et touristique à l’est de la République démocratique du Congo, à la frontière du Rwanda. Ce chef coutumier affirme que les FDRL n’ont d’ailleurs aucun intérêt à attaquer le parc Virunga et tuer les rangers. 

Le 28 avril, trois jours après l’attaque, des rebelles FDRL ont également nié toute responsabilité dans l’embuscade du parc national des Virunga, accusant le régime de Kigali.

Des cas récurrents où des anciens combattants se retrouvent à nouveau au Congo  

Plusieurs cas de combattants ou d’anciens réfugiés rwandais rentrés au Rwanda ont été répertoriés, quelques mois plus tard, dans les endroits où ils avaient été réfugiés. Ceci inquiète les réfugiés rwandais puisque ces personnes qui reviennent connaissent bien tout sur tout le monde.   

Plusieurs organisations de la société civile du Nord-Kivu  ne cessent de s’indigner de voir parmi les militaires qui mènent des incursions à l’est de la RDC des anciens réfugiés rwandais et des anciens combattants ayant évolué dans différents mouvements rebelles. 

« Les Rwandais retournent les anciens combattants issus des différents mouvements rebelles et les utilisent contre leurs anciens compagnons d’armes « , affirme l’un des responsables de la société civile du Nord-Kivu, dans un témoignage sur la RFI le 24 avril dernier. Lui-même dit avoir documenté la présence d’anciens FDLR dans les rangs de ces militaires rwandais de retour au Congo. « Avant, les militaires rwandais qui venaient au Congo ressemblaient aux soldats de l’APR (Armée patriotique rwandaise). Maintenant, ce sont des Hutus et ils portent des uniformes congolais, on peut s’y tromper si on n’est pas attentif. » a-t-il affirmé sur les ondes de RFI.  

Dans une enquête menée par Jambonews, on a appris que le 8 mai dernier, une compagnie de l’armée rwandaise s’était rendue dans la Province de l’Ouest dans le district de Nyabihu dans le camp militaire de Mukamira. Ce groupe de 54 hommes a traversé la frontière rwando-congolaise prenant position dans le parc national des Virunga dans le volcan de Mikeno, à Kabara. Cette compagnie qui mène une opération conjointe avec le 3048 ème régiment des FARDC de Kibumba dans la zone du volcan Nyiragongo à Kalake est dirigé par le major Kayinamura et secondé par le capitaine Gasasira, qui a été reconnu par les habitants car il faisait partie des FDRL avant d’être rapatrié et de revenir dans l’uniforme de l’armée rwandaise.  

Lire aussi:

En 2014, Jambonews avait également mené une enquête et constaté la présence au sein des soldats rwandais de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique déployée sous l’égide de l’Union africaine (UA), d’anciens réfugiés rwandais qui ont vécu en Centrafrique avant de rentrer au Rwanda. 

Jean Mitari
Jambonews.net

Commentaires

commentaires


© 2020 Jambonews