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Affaire Gérard Urayeneza : une injustice made in Rwanda

Affaire Gérard Urayeneza : une injustice made in Rwanda

Le 25 mars 2021, le tribunal de Muhanga (ancienne ville de Gitarama) dans la province Sud du Rwanda a prononcé une sentence à perpétuité contre Gérard Urayeneza et ses deux co-accusés pour « complicité dans le crime du génocide et dissimulation des preuves ou des informations sur le génocide ».Cette condamnation arrive 27 ans après le génocide, alors même que le condamné n’a jamais quitté son village et qu’il était lui-même la proie de suprématistes Hutu en 1994. Une situation étonnante, sachant que les procès des juridictions Gacaca se tenaient sur les collines où vivaient les victimes et les accusés pendant le génocide et que rien ne lui avait jamais été reproché.

Des querelles de suprématistes Tutsi au sein de l’église adventiste, ou agenda caché du FPR (Front patriotique rwandais, le parti au pouvoir) qui depuis sa prise du pouvoir persécute les Hutu intellectuels et populaires ? Dans cet article, nous tâchons d’analyser cette condamnation dont les motifs semblent être tout autres que ceux évoqués par le tribunal de Muhanga.

Qui est Gérard Urayeneza ?

  • Il a été l’un des premiers promoteurs de l’éducation privée au Rwanda. Dans les années 1980, il était difficile d’accéder aux études secondaires car non seulement il n’y avait pas suffisamment d’écoles, mais la répartition des places disponibles dans ces dernières n’était pas équitable. Malgré la difficulté, inhérente à l’époque, de fonder une école secondaire qui ne soit ni publique ni religieuse, certains parents ont commencé à s’organiser et fonder quelques écoles privées pour donner une chance à leurs enfants d’accéder à un enseignement secondaire. 
  • Le 25 septembre1981, l’« APAG » (Association des Parents Adventistes de Gitwe) a fondé une école privée dénommée l’« ESAPAG » (l’Ecole Secondaire de l’Association des Parents Adventistes de Gitwe). L’ESAPAG fut la première école privée au Rwanda qui n’appartenait ni à une église ni à l’État. Gérard Urayeneza était dès le début le représentant légal de l’APAG mais aussi le directeur de l’ESAPAG.
  • En 1993, « l’ISPG » (Institut Supérieur Pédagogique de Gitwe) voit le jour. L’ISPG est connu actuellement sous le nom de l’Université de Gitwe (UG). L’UG a été lancée en 1993 avec l’approbation des membres de l’APAG, en raison du manque d’établissements d’enseignement supérieur dans les régions environnantes, en particulier dans la commune de Murama se trouvant actuellement dans le district de Ruhango. C’était un défi majeur auquel étaient confrontés les diplômés du secondaire qui souhaitaient poursuivre un enseignement supérieur.
  • Le projet de construction de l’ISPG (UG) a été perturbé par les évènements tragiques de la guerre et du génocide des Tutsi de 1994. Ce projet a repris en 1997 et l’ISPG a réouvert les portes avec ses deux facultés initiales : Soins infirmiers et Biologie humaine, considérés comme les trois premières années de médecine jusqu’à ce que l’UG ouvre sa propre faculté de médecine.
ESAPAG et UNIVERSITE DE GITWE
  1. Où était Gérard Urayeneza pendant le Génocide des Tutsi et pendant les procès Gacaca ?
  • Gérard Urayeneza est un Hutu marié à une femme Tutsi, Justine Urayeneza, avec qui il a eu 4 enfants. Gérard est lui-même un mélange, comme un bon nombre de Rwandais. Sa mère était Tutsi, cependant la société patriarcale rwandaise le considère comme un hutu. En 1994, ils vivaient déjà à Gitwe dans leur résidence actuelle, située à quelques mètres du centre de santé adventiste de Gitwe en dessous du Collège Adventiste de Gitwe (actuelle cellule de Murama, secteur de Bweramana, district de Ruhango).  

Pendant le génocide Gérard Urayeneza a rencontré des difficultés pour cacher non seulement sa femme qui risquait d’être tuée, mais aussi une partie de sa belle-famille, d’ethnie Tutsi. Il a également caché et sauvé des professeurs Tutsi de l’ESAPAG. 

Avant le génocide, Gérard Urayeneza avaient des relations tendues avec les autorités locales, dont notamment Esdras Mpamo, cadre du MRND et bourgmestre de la commune voisine de Masango, qui souhaitait le faire remplacer par son gendre au poste de représentant légal de l’APAG. 

Pendant le génocide, les menaces se sont intensifiées. À plusieurs reprises, M. Mpamo s’appuyant sur le fait que M. Urayeneza était marié à une femme tutsi est allé fouiller son domicile,  pensant que s’y cachaient des Tutsi. Mais sa femme, ainsi que d’autres membres de sa famille étaient cachées à Kibonde, une colline non loin de Gitwe.  

Après le Génocide, Gérard n’a jamais fui à l’étranger. Il est resté à Gitwe et a fait redémarrer l’ESAPAG quand les écoles ont ouvert les portes après le génocide. Les procès Gacaca se sont déroulés sans que Gérard Urayeneza ne soit jamais vraiment inquiété.

En revanche, un certain Charles Muhayimana, qui à l’époque des Gacaca était directeur de l’APADE, une école de Kigali concurrente de l’ESAPAG, et fondateur de l’école « Amis des enfants », a porté plainte contre Gérard Urayeneza au motif que celui-ci aurait tué une de ses connaissances. Cette plainte a été classée sans suite. 

À fortiori, à l’issue d’un discours accusateur prononcé par Charles Muhayimana lors de la séance de Gacaca, le pasteur Josué Rusine, lui-même rescapé du génocide, leva tout doute quant à une éventuelle culpabilité de M. Urayeneza. En effet, il affirma que la personne dont Muhayimana parlait faisait partie de sa famille et n’était pas morte, mais qu’elle vivait à Bujumbura. Il s’agit d’une histoire rocambolesque, à laquelle nous avons personnellement assisté en tant que témoin, ayant été présent-lors de cette séance de Gacaca. Charles Muhayimana n’a jamais été poursuivi pour avoir accusé injustement Gérard Urayeneza.

  1. Et maintenant, pourquoi cette condamnation à perpétuité 27 ans après le génocide, pour une personne qui n’a jamais quitté son village ni son pays ? 

Une telle condamnation ne peut être infligée sans poser la question de sa légitimité. 

  • Le 25 mars 2021, le tribunal de Muhanga a prononcé la sentence de perpétuité pour Gérard Urayeneza et ses deux co-accusés. M. Urayeneza avait été arrêté en juin 2020 avec quelques cadres supérieurs de l’hôpital de l’Université de Gitwe. Certains de ces cadres sont eux-mêmes des rescapés du Génocide.

Cette condamnation a fait l’effet d’une bombe parmi les habitants de Gitwe, qui travaillent majoritairement dans les institutions de l’APAG (Université de Gitwe, ESAPAG, et l’Hôpital de Gitwe). Urayeneza est un homme apprécié dans la région. Qu’ils soient Tutsi ou Hutu, tous ont été choqués par sa condamnation. Il faut dire que Gitwe est une région reculée, sans accès par route macadamisée, qui a été mise en lumière par les actions de l’APAG. 

D’ailleurs, le RIB (Rwanda Investigation Bureau) a envoyé deux camions de militaires à Gitwe le lendemain de la lecture de la décision du tribunal, de crainte d’une révolte de la population contre cette décision qui pour les observateurs, relève de la fausse accusation. 

  1. Pourquoi cette sentence si lourde après 27 ans, alors que même des personnes reconnues coupables d’avoir joué les premiers rôles dans le génocide n’ont pas écopé d’une telle sanction ? 

Gérard Urayeneza a payé un prix lourd pour sa popularité et pour son amour pour l’éducation et la santé de la population de sa région. Voulant s’approprier le contrôle des universités privées, en 2013, le FPR via ses fonctionnaires du ministère de l’éducation, avait demandé à Gérard Urayeneza de permettre à des hommes d’affaires proches du régime d’avoir des participations financières dans l’Université de Gitwe. Urayeneza avait refusé cette proposition, en expliquant que l’UG appartenait à l’association des parents APAG. Ce refus avait déplu aux cadres du FPR, beaucoup de personnes pensent d’ailleurs que ce refus a été l’origine de ses problèmes.  D’autres universités privées avaient accepté ce fonctionnement, avec l’exemple le plus connu du fondateur de l’Université Libre de Kigali (ULK), le Professeur Rwigamba Balinda qui, après avoir adhéré à cette démarche du FPR, a été nommé sénateur 

Les problèmes de Gérard Urayeneza ont commencé par le sabotage de l’université de Gitwe, avec le blocage en 2019, des inscriptions des étudiants de première et de deuxième année de médecine au motif qu’il n’y avait pas suffisamment de matériel dans les laboratoires et de stages pour les étudiants. Malgré tout, l’UG a été obligée de continuer de payer les professeurs étrangers qu’ils avaient recrutés, ce qui a occasionné une importante perte financière pour l’UG, estimée à 1,5 milliard de francs rwandais, soit environ un million d’euros.

Ces accusations de manque de moyens de l’UG sont des mensonges évidents pour un bon nombre d’observateurs. Immaculée Ingabire, la très influente cheffe de Transparency International Rwanda s’est étonnée que : « Le problème de l’université de Gitwe n’était pas le matériel, ni de laboratoire, ni les professeurs incompétents, mais la HEC (High Education Commission) a expliqué qu’il s’agissait de secrets que le ministère de l’éducation rwandaise n’a pas voulu révéler« . 

Transparency Rwanda a mené plusieurs enquêtes sur cette affaire et Mme Ingabire affirme qu’il s’agit d’un scandale de l’éducation et que le président de la République devrait être informé. Gérard Urayeneza a eu l’occasion de parler de ce problème au Sénat, en vain. 

Par la suite, le ministère de l’éducation a décidé de fermer définitivement la faculté de médecine et le laboratoire de l’Université de Gitwe. Certains adventistes contactés nous ont expliqué qu’il pourrait s’agir d’une concurrence malsaine dirigée par le pasteur Hesron Byiringiro qui dirige actuellement l’association des églises Adventistes au Rwanda. Fervent partisan du FPR depuis ses années d’études aux Etats-Unis et proche du président Paul Kagame, le pasteur est aujourd’hui plus politicien que religieux. En 2019, il a voulu ouvrir une faculté de médecine à l’Université Adventiste d’Afrique Centrale (UAAC) se trouvant à Kigali.

Depuis qu’il est président de l’Union des églises adventistes du Rwanda, les querelles règnent au sein de cette église, certains parlant même de ségrégation ethnique et régionale. Hesron Byiringiro est un rescapé du génocide des Tutsi venant des Abagogwe , des Tutsi principalement localisés au nord, et il aurait mis de coté les pasteurs du sud du pays, qui pourtant exerçaient de grandes fonctions au sein de l’église adventiste. On parle notamment de Josué Rusine, du pasteur Mujyarugamba André, et bien d’autres. L’affaire fait réfléchir, comment un ministère peut-il fermer la faculté d’une université à l’aide de déclarations mensongères ?

Le cauchemar de M. Urayeneza ne s’est pas arrêté au sabotage de l’UG. En juin 2020, 26 ans après le génocide, des restes de corps humains ont été découverts dans les fosses communes localisés sous la construction de la clôture de l’hôpital de Gitwe. Après cette découverte macabre, les corps ont été exhumés pour être enterrés de manière décente. Toutefois, les sites mémoriaux proche de Gitwe, particulièrement les sites de Nkomero et de Ruhango, ont refusé ces corps au motif qu’il ne s’agissait pas de Tutsi. 

En effet, plusieurs habitants de cette région nous ont expliqué qu’il s’agissait de victimes tuées par les troupes du FPR à leur arrivée à Gitwe. Par crainte du FPR au pouvoir, personne n’avait jamais évoqué la présence de ces corps à cet endroit. 

  • C’est donc pour avoir « dissimulé » la présence de ces corps notamment, que Gérard Urayeneza a été condamné à la prison à perpétuité. Pourtant, le refus de ces restes humains par les sites mémoriaux du génocide des Tutsi, met en évidence plusieurs problèmes
  • Premièrement : cela renforce l’hypothèse énoncée par plusieurs habitants de la région selon laquelle les corps exhumés dans la fosse commune de l’hôpital de Gitwe ne sont pas des corps de Tutsi tués pendant le génocide, mais de victimes tués par le FPR.
  • Deuxièmement : cela permet de comprendre que les accusations formulées contre Gérard Urayeneza sont fausses. D’ailleurs, ses avocats avaient soulevé cette hypothèse au cours de la procédure judiciaire en mentionnant les combats à Gitwe opposant l’armée du FPR et les EX-FAR (Ex-forces armées rwandaises). 
  • Troisièmement : il est inconcevable que personne n’ait jamais raconté que des corps des Tutsi se trouvaient à cet endroit alors même que les tueries se faisaient à la vue de tous. Il n’est pas possible de faire taire toute la population sur la présence de victimes du génocide. Il faut également mentionner que même les procès Gacaca de cette région s’étaient tenus à quelques mètres de l’hôpital de Gitwe, au centre de Bienvenue, et que personne n’a jamais parlé de victimes Tutsi à cet endroit.

Quatrièmement : Gérard Urayeneza et ses co-accusés avaient exigé des tests ADN pour les personnes qui avaient porté plainte comme parties civiles et qui voulaient des indemnités, des personnes apparues 26 ans après le génocide et qui ont demandé des milliards de francs d’indemnités et de réparation de préjudice. Le tribunal de Muhanga n’a pas accepté cette demande, sans donner aucune raison valable comme cela ressort du compte rendu du journal Igihe .

  1. Popularité de Gérard Urayeneza, un péché capital pour le régime de Kigali FPR 

Comme mentionné plus haut, Gérard Urayeneza était devenu une personnalité incontournable dans le monde de l’éducation et de la santé tant dans le sud du Rwanda qu’au niveau national. L’UG ayant été la première université à offrir une formation en soins infirmiers au Rwanda, on retrouve dans tous les hôpitaux du pays et même dans les hôpitaux universitaires, des soignants qui ont fait leurs études à l’UG. 

La faculté de médecine était devenue un élément de trop pour le pouvoir du FPR. Cette faculté a été fermée à la suite d’un agenda caché du ministère de l’éducation. Selon les informations qui nous sont parvenues, cette faculté a été fermée par le ministère de l’éducation car les autorités auraient comme plan de réserver les études de médecine à une certaine élite Tutsi, le désir du FPR étant selon ces informations de réduire l’accès des Hutu à la faculté de médecine de l’Université nationale du Rwanda. 

Contrairement à l’Université nationale où l’accès à la faculté de médecine est contrôlé par le ministère et peut être limité de façon arbitraire, l’Université de Gitwe donnait l’accès à tout le monde sans tenir compte de l’ethnie, de la région ou encore des moyens financiers. En effet, certains parents de la région n’ont pas l’argent pour envoyer leurs enfants à l’UG pouvaient payer en fournissant des contre-prestations ou une partie de leurs récoltes au restaurant de l’UG. 

Un autre élément important qui gênait le pouvoir du FPR était la collaboration que l’Hôpital de Gitwe et l’Université de Gitwe avaient instaurée avec certaines universités américaines. En effet, Gérard Urayeneza avait réussi à trouver des collaborateurs américains, et des universités américaines comme la Stanford University et le Nebraska Medical School Center avaient des échanges réguliers avec l’hôpital et l’Université de Gitwe, avec notamment l’envoi de médecins deux fois par an à l’hôpital pour soigner des maladies que les médecins rwandais ne savaient pas soigner, l’envoi de professeurs pour dispenser des cours aux étudiants de médecine.

Gérard Urayeneza en visité à STANFORD
Médecins et professeurs collaborateurs américains en visite à GITWE

Le régime de Kigali n’avait pas de contrôle sur cette collaboration et cela ne leur plaisait pas, malgré les bienfaits que cela apportait à la population de Gitwe et à tous les Rwandais. Le travail et la popularité de Gérard Urayeneza étaient devenus une gêne pour ces membres du FPR qui veulent toujours tout contrôler. 

Cela se ressentait notamment dans le discours de certains membres du FPR comme Emmanuel Gasana, ancien militaire qui était gouverneur de la Province du Sud. Dans son discours lors de sa visite à Gitwe, il avait tenu des propos malveillants à l’encontre de Gérard Urayeneza, des propos qui avaient mis mal à l’aise une partie de l’assemblée. 

Il ne fait aucun doute que les accusations portées contre Gérard Urayeneza sont inventées de toute pièce, des exemples de ces procès ressemblant à des pièces de théâtre sont malheureusement monnaie courante dans la justice rwandaise. L’histoire en sera seule juge, et nous croyons fermement que dans cette vie ou dans l’autre, Gérard Urayeneza et ses co-accusés obtiendront justice

Cet homme mérite plutôt une médaille de patriotisme pour sa contribution à l’éducation et à la santé des Rwandais. Fermer l’Université de Gitwe et mettre Gérard Urayeneza en prison, c’est tuer la population de Gitwe. Mais les intérêts de certains à Kigali priment visiblement sur le développement rural.

Écrit par Didier Mucyo

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