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Rwanda – fermeture de la BBC : l’indignation d’une jeune Rwandaise

Rwanda – fermeture de la BBC : l’indignation d’une jeune Rwandaise

Article d’opinion soumis par Marie Umukunzi
Le 1er octobre 2014, la chaîne BBC Two diffusait le documentaire « Rwanda’s untold story », en français « l’histoire du Rwanda jamais contée » réalisé par la journaliste Jane Corbin.
stade_kigaliLa journaliste a rencontré diverses personnalités de la diaspora rwandaise actrices sur la scène politique rwandaise et durant le génocide de 1994 telles que Kayumba Nyamwasa, Théogène Rudasingwa, des citoyens ordinaires  témoins du génocide, des chercheurs ayant travaillé sur le Rwanda post-génocide tels que Filip Reyntiens, Allan Stam et Christian Davenport. Ces derniers ont été interrogé sur l’histoire officielle de la tragédie rwandaise selon laquelle l’actuel Président rwandais Paul Kagame serait le grand libérateur.
Les réactions contre le programme mais aussi pour soutenir la BBC  ne se sont pas fait attendre. En première ligne, l’association des rescapés du génocide «  IBUKA » qui a envoyé une lettre à la direction générale de la BBC demandant la suppression pure et simple du documentaire. Quelques jours après, le parlement rwandais demandait à l’autorité rwandaise de régulation le retrait des accréditations de la BBC. Vendredi dernier, l’autorité de régulation a officiellement suspendu sur tout le territoire rwandais tous les programmes de la BBC en kinyarwanda, la langue nationale.
En tant que jeune rwandaise, héritière de cette histoire tragique et qui sera amenée à construire le Rwanda de demain, je ne pouvais rester silencieuse face à ce qui ressemble une fois de plus à une répression non seulement contre un média qui ne fait que son travail mais surtout contre le peuple rwandais à qui on enlève le droit de réfléchir sur sa propre histoire et de penser tout simplement. En effet, penser, réfléchir suppose au préalable l’accès à une information objective et indépendante basée sur des faits.
Le rôle du journaliste étant d’apporter des faits qui permettent aux citoyens de débattre et de réfléchir.
A travers ce documentaire, la BBC le fait en rappelant qu’au Rwanda un génocide contre les Tutsis a bien eu lieu et lance la réflexion concernant le rôle joué avant, pendant et après ce génocide contre les Tutsis par l’actuel président rwandais autrefois dans la rébellion et aujourd’hui à la tête du Rwanda.
20 ans après le génocide, il n’a jamais été question dans l’histoire officielle d’évoquer un autre rôle qu’aurait pu jouer l’actuel président rwandais si ce n’est celui d’avoir mis fin au génocide contre les Tutsis. Remettre en question cette vérité officielle explique comment en quelques jours, la BBC qui était jusque-là considérée comme un média de référence au Rwanda est devenu non seulement persona non grata suite à la diffusion de ce documentaire mais aussi «  négationniste du génocide contre les Tutsis » selon les autorités rwandaises.
En 2013, lors de mon séjour au Rwanda (Lire: Echos du Rwanda ) j’ai pu constater à quel point les Rwandais étaient attachés à la BBC. Au Rwanda, grâce à ses programmes, la BBC a toujours joué un rôle social en suscitant le débat et la réflexion aussi bien chez le Rwandais éduqué que le Rwandais analphabète en zone rurale.
En effet, en fournissant une information objective et indépendante, qui plus est en kinyarwanda la langue nationale, la BBC a réussi à devenir un acteur clé de l’information au Rwanda. Tous les jours à partir de 18h30 dans les minibus circulant dans Kigali ville ou à destination de la province, les voyageurs écoutent religieusement le journal du soir mais également le programme «  URUNANA » qui suit ce journal.
Le programme «  URUNANA » qui est sous forme d’une pièce de théâtre traite depuis quelques années des thèmes qui préoccupent les Rwandais, tels que le sida, l’éducation, la sexualité ou encore le développement. Ce programme qui est en kinyarwanda est ainsi accessible à toute la population, notamment à la population illettrée présente dans les campagnes.
Par conséquent, au moment où la BBC est frappée d’une interdiction de diffusion de tous les programmes en kinyarwanda, il est de mon devoir en tant que jeune Rwandaise, auditrice de la radio d’exprimer ma solidarité avec la radio BBC car soutenir la BBC c’est aussi soutenir le droit pour les Rwandais d’accéder à une information objective et indépendante. En soutenant la BBC, je soutiens les quelques médias et journalistes rwandais qui tentent de faire simplement leur travail d’information.
Le Rwanda qui est en train de se développer économiquement doit également amorcer un développement des ses institutions politiques et de sa société civile de sorte que quiconque puisse être protégé au lieu d’être victime de l’opprobre, c’est-à-dire être qualifié de «  négationniste du génocide contre les Tutsis »  pour le simple fait d’avoir osé écrire, chanter, filmer pour exprimer une idée, une opinion contraire à l’opinion officielle.
Je terminerai en rappelant les mots de Martin Niemöller qui s’appliquent très bien à ce qui est malheureusement en train de se passer dans mon pays et que la communauté internationale fait semblant de ne pas voir car elle a toujours le remord de son inaction pendant le génocide d’il y’a 20 ans.

Quand ils ont arrêté les opposants politiques comme Victoire Ingabire Umuhoza,
je n’ai rien dit.
Je n’étais pas opposante.

Quand ils ont commencé à arrêter les journalistes comme Agnès Uwimana Nkusi,
je n’ai rien dit.
Je n’étais pas journaliste.

Quand ils sont venus chercher les musiciens comme Kizito Mihigo,
je n’ai rien dit.
Je n’étais pas musicienne.

Et, puis un jour, ils ont suspendu la radio BBC qui a toujours fait partie de ma vie quotidienne comme celle de la plupart des Rwandais.

Et là, je ne pouvais plus rester silencieuse car je serais complice de cette répression contre le droit de penser.

Marie Umukunzi
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