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Changements des constitutions dans l’Afrique des Grands Lacs: Le point sur le Rwanda (1ère partie)

Changements des constitutions dans l’Afrique des Grands Lacs: Le point sur le Rwanda (1ère partie)

Les deux années à venir vont être cruciales pour le continent africain, compte tenu de nombreuses échéances électorales en prévision, et ce que ces scrutins représentent en termes de paix, de stabilité politique et surtout d’alternance. Ainsi, plus d’une dizaine d’élections présidentielles se tiendront en Afrique ; des élections qui ne vont pas forcément ouvrir la voie de l’alternance, car beaucoup de chefs d’Etat en fin de mandat sont en manœuvres pour tenter de se maintenir au pouvoir malgré les limitations imposées par les lois fondamentales de leurs pays respectifs.

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Kagame prêtant serment sur la constitution lors de son intronisation en 2010


Dans la région des Grands Lacs d’Afrique, région minée par des années de guerre, les présidents Pierre Nkurunziza du Burundi, Joseph Kabila de la RDC et Paul Kagame du Rwanda en sont à leurs derniers mandats selon leurs constitutions respectives. Les trois sont également gagnés par la tentation de modifier leurs constitutions pour se perpétuer au pouvoir. Ainsi, les entourages de ces dirigeants ont déjà commencé à préparer l’opinion dans leurs pays respectifs à coup d’arguments déjà entendus auparavant, et parfois dans la violence, pour ouvrir la voie à la modification des constitutions, étape inéluctable pour permettre à ces chefs de se maintenir aux affaires.
Rwanda : Paul Kagame ou rien
Au pays des Mille Collines, Paul Kagame, le tout puissant chef de guerre devenu l’homme fort du pays en 1994 après la victoire de son mouvement le Front Patriotique Rwandais sur les forces de l’ancien régime de Habyarimana, verra son mandat s’achever en juillet 2017 après 23 ans à la tête d’un pays qu’il dirige, en réalité depuis 94, d’une main de fer. En effet, la constitution rwandaise limite le nombre de mandats présidentiels à deux, néanmoins plusieurs éléments portent à croire que Paul Kagame est tenté de modifier les règles pour rester au pouvoir.
Kagame1Si l’homme entretient le flou sur ses intentions en 2017, les tractations dans le pays ces dernières semaines laissent présager une modification de la constitution dans les mois à venir pour permettre à Paul Kagame de se succéder à la tête du Rwanda. Ces derniers temps dans le pays, que ce soit au cours d’une célébration de la journée internationale de la femme, ou lors d’une réunion de parti politique ou aux cultes, à chaque évènement, quels que soient sa nature et son initiateur, le message est passé : Paul Kagame doit rester aux commandes après 2017. Les arguments avancés pour défendre la reconduction de Paul Kagame sont les mêmes que ceux proférés par d’autres dictateurs du continent, notamment « on a besoin de stabilité politique et de continuité dans le développement », ou « la population elle-même le demande ». Cependant, dans le cas du Rwanda, les supporters de Paul Kagame brandissent aussi les progrès socio-économiques opérés sous leur mentor pour réclamer son maintien. « Le gouvernement de Président Kagame a bien dirigé et bien développé les Rwandais par rapport aux  autres gouvernements précédents. Alors, je voudrai que l’on passe au référendum pour que Kagame soit réélu pour le troisième mandat » déclare une certaine Alphonsine Mukakibogo lors d’un débat publique organisé sous la direction des autorités locales dans la province du Nord d’après ce que rapporte le medias en ligne progouvernemental newsofrwanda.com.
L’argument sécuritaire est aussi largement agité pour soutenir la pérennisation de Kagame au pouvoir. A chaque occasion, il est rappelé que c’est lui qui aurait mis fin au génocide en 1994 et aurait réussi à stabiliser le pays et à le rendre le plus sûr de la région au plan sécuritaire.
Les medias du régime au centre du projet
Dans cette campagne affinée et discrète, visant à promouvoir la reconduction du général Kagame à la fin de son mandat dans 2 ans, les medias jouent un rôle central. De ce fait, les événements en rapport avec la fin de mandat du président sont couverts de façon unilatérale et caricaturale dans les médias traditionnels pro-régimes. La combine devient d’autant plus aisée qu’au pays de mille collines beaucoup de journalistes préfèrent jouer le jeu du gouvernement de peur d’être emprisonnés, voire assassinés. Il n’existe pratiquement plus ni de médias libres, ni de journalistes indépendants qui n’aient encore fui le pays pour sauver sa vie.
Assurés de ne pas croiser un media antagoniste qui viendrait compromettre le message officiel, les hommes de medias à la solde du régime sillonnent le pays, incrustent les évènements de tout genre pour questionner la population et lui demander si elle est pour ou contre la candidature du président en 2017.
Bien entendu au Rwanda, oser se prononcer contre la candidature de Paul Kagame, est une chose impensable, encore moins devant une caméra de télévision. D’où des requêtes incessantes dans les medias, exhortant  » le champion, le pacificateur, le héros, le réformateur Kagame », à modifier la constitution pour se représenter. Il est navrant de constater que pendant qu’au Congo et au Burundi voisins, les appels, les manifestations mêmes les révoltes des populations foisonnent pour exhorter leurs chefs d’Etats à se retirer, au Rwanda la population exige le contraire, ce qui suscite des interrogations. C’est en tout cas un indice qui permet de se rendre compte de l’état de siège dans lequel les Rwandais sont face à ce régime, on serait tenté de dire du FPR, mais qui en réalité se trouve entre les mains de quelques-uns, voire d’un seul homme fort.
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Les meetings de campagne de Kagame sont de vrais démonstrations de force avec des paysans devant jouer malgré eux le jeu


Dans la foulée, la population, surtout les paysans, se prêtent au jeu et font des déclarations quelques fois chocs, comme celle d’Emérence Uwiragiye, une paysanne du nord du pays qui a déclaré il y a quelques jours qu’ « elle mettra fin à ses jours si Kagame ne se représente pas en 2017 ». En outre, certaines correspondances adressées à Paul Kagame par les citoyens rwandais de l’intérieur tout comme ceux vivant à l’étranger lui sommant de se représenter sont publiés dans les medias progouvernementales. Objectif ? Vendre la candidature de Kagame à l’opinion publique, tout en rendant inaudible tout point de vue hostile à la reconduction de l’homme fort du pays après son mandat.
Kagame : le seul choix possible.
Dans ce projet de vendre un troisième mandat de Kagame à la population rwandaise, l’intéressé de son côté met son grain de sel, et c’est dans ce cadre qu’au cours de la dernière retraite annuelle des dirigeants du pays ( Umwiherero) qui s’est tenue du 28 février au 2 mars à Gabiro, au Nord-Est du Rwanda, Paul Kagame a sèchement tourné en dérision les dignitaires de son régime. Dans ce « show » soigneusement préparé, et retransmis en direct à la télévision nationale, l’homme a énuméré les maux qui gangrènent son régime, notamment la corruption, et s’est livré à une interminable diatribe contre les différents hauts cadres du pays qu’il a traités « d’incompétents » et de « lents » dans l’accomplissement des projets.
A travers ce «show kagaméen», le général président a tout fait pour marquer ses distances avec la classe politique du pays, qu’il qualifie « d’incompétente, paresseuse et corrompue », et s’est placé comme la seule personne ayant l’expertise nécessaire pour tenir les manettes du pays (Pour en savoir plus voir article ici). A travers son « show », Kagame voulait passer un message clair à la population: « personne dans la classe politique du pays n’est capable de me remplacer ». En l’absence d’une personne compétente pour assumer le pays après 2017 selon ce que sous-entend le président, l’on attend que ce dernier annonce, probablement dans les semaines ou mois à venir, « qu’il est obligé de rester pour le bien du pays ».
L’homme lui-même n’a jamais nié ses ambitions de se maintenir au pouvoir au-delà de son mandat, même s’il n’a pas non plus avoué explicitement ses intentions. « Je pense qu’à un moment, nous devons laisser les pays et leurs populations décider par eux-mêmes de leurs propres affaires », avait-il répondu lors qu’on lui a demandé s’il comptait modifier la constitution pour se représenter en 2017 à l’occasion d’une conférence tenue en avril 2014 à l’université de Tuft dans le Massachusetts.
La terreur au cœur du projet
A côté de cette propagande visant à préparer la candidature de Paul Kagame en 2017, le régime rwandais a entrepris au sein de ses rangs une purge visant à écarter les personnes peu convaincues ou hostiles au projet. Cela fut le cas de l’ancien ministre de la justice Tharcisse Karugarama qui a été remercié en mai 2013, car il estimait que Kagame devrait céder le pouvoir en 2017 conformément à la constitution.
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Col. Tom Byabagamba,Sergent Francois Kabayiza et Brig Gen. Frank Rusagara


L’arrestation et l’emprisonnement en aout dernier du général à la retraite Frank Rusagara, le colonel Tom Byabagamba, et le capitaine David Kabuye, trois officiers de l’armée rwandaise longtemps influents et qui ont appartenu au premier cercle du président, s’inscrira aussi, selon les observateurs bien informés, dans ce projet de reconduction de Kagame à la tête du pays après la modification de la constitution.
De plus, les assassinats à Kigali il y a quelques semaines du richissime homme d’affaire Assinapol Rwigara et du docteur Gasakure, ex-médecin personnel de Kagame, ont résonné dans le pays comme un signal sans équivoque envoyé à tous ceux qui seraient plus sur la même longueur d’onde que Kagame et qui risquerait de ne plus le soutenir sans faille pour le scrutin de 2017.
Force est de constater que les manœuvres en vue de préparer un troisième mandat du général Kagame se déroulent même en dehors des frontières rwandaises avec les méthodes musclées propres au régime de Kigali. Ainsi des opposants et des voix critiques du gouvernement rwandais qui habitent au Canada ont annoncé ce 22 mars, faire l’objet de sérieuses menaces, émanant des escadrons de la mort dépêchés en masse ces derniers jours au Canada par le régime de Paul Kagame, pour « intimider ou même assassiner ces opposants », a annoncé le Journal canadien Metro. Le ministre de la Sécurité publique du Canada, Steven Blaney, a été saisi pour enquêter sur la présence de ce «commando» rwandais sur le sol canadien (Pour en savoir plus voir article ici).
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Article 101 de la constitution rwandaise


Le régime de Kigali connu pour sa « terreur transfrontalière », terme utilisé par HRW, essaie de faire taire les opposants de l’extérieur du pays avant de lancer la phase finale du projet visant à modifier l’article 101 de la constitution qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux
Toutefois, une question mérite d’être posée pour le moment : comment la communauté internationale réagira-t-elle aux agitations de Paul Kagame qui aspire à revêtir la costume de président pour 7 ans supplémentaires, voire plus, à vie ? Le dictateur qui a longtemps bénéficié d’un traitement de faveur de la part d’une communauté internationale qui se sentait coupable de son inaction pendant le génocide de 1994, est tombé peu à peu en disgrâce surtout auprès des pays qui l’avaient toujours soutenu jusqu’à présent. Si la communauté internationale a fermé les yeux sur les deux victoires (en 2003 et 2010) au cours de deux simulacres d’élections remportées avec des scores staliniens, elle risque cette fois de se montrer moins clémente au maintien de ce dernier aux commandes, d’autant plus que l’homme est aujourd’hui dans le collimateur de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme pour ses nombreuses atrocités au Rwanda et au Congo voisin.
Jean Mitari
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