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Rwanda : quand la commémoration du génocide rime avec restriction des libertés.

Rwanda : quand la commémoration du génocide rime avec restriction des libertés.

Le mois d’avril de chaque année, les Rwandais commémorent le génocide de 1994 qui a couté la vie à plus d’un million de personnes. Un climat particulier marque cette période vu les restrictions imposées par le régime connu pour ses dérives autoritaires. Partout dans le pays, 11 millions de Rwandais sont scotchés au déroulement des cérémonies mais aussi aux nombreuse restrictions qui viennent avec. Dans un pays où la population est déjà vigoureusement muselée, le contrôle et la répression prennent une telle ampleur que nombreux ont pris l’habitude de quitter le pays chaque année pour la période de commémoration.    
rwanda-kwibuke20_450pxLe régime de Paul Kagame est connu pour invoquer la peur d’un nouveau génocide afin de réduire les libertés fondamentales. Cette tentation de se servir des événements tragiques qu’a connus le pays en 1994 pour museler davantage la société est plus forte en avril, le mois pendant lequel le génocide de 1994 a débuté, et qui est chaque année dédié à la commémoration.
Dans un pays qui impose déjà de sévères restrictions aux libertés, et où les droits fondamentaux sont quotidiennement bafoués, pendant le mois d’avril, la période de commémoration, cette tendance s’amplifie, la vie quotidienne des Rwandais étant réglementée par un calendrier de cérémonies de commémoration à travers le pays désormais plus ou moins obligatoire.

Des restrictions qui posent des questions

Le temps d’Icyunamo (deuil en langue Kinyarwanda) commence par l’arrêt intégral de toute activité le 07 avril, décrété jour férié dans le pays, et premier jour qui amorce la commémoration. En ce jour, la quasi-totalité des marchés, restaurants et lieux de spectacles ferment généralement leurs établissements sur toute l’étendue du territoire. Il n’y a aucune base légale qui oblige ces établissements à fermer, mais par mesure de prudence, les propriétaires décident de fermer notamment de peur d’être accusés de « minimiser le génocide » (gupfobya génocide), un délit lourdement puni dans le pays, et également fréquemment utilisé contre les opposants politiques.
En période d’Icyunamo, il est également implicitement interdit de suivre les émissions de divertissement à la radio et à la télévision telle que la musique, les films ou une quelconque émission qui n’aurait aucun rapport avec la commémoration. 21 personnes ont fait les frais de cette restriction qui n’a pourtant aucune base légale. En effet, le 12 avril dernier dans la région de Huye au sud du pays, alors qu’ils suivaient le Champions Leagues européen, les matchs Real Madrid/Wolfsburg et Manchester City/Paris Saint Germain, 21 amateurs du ballon rond ont été interpellés par la police.
En ces temps, il est également préférable de se procurer des accessoires symbolisant la commémoration, notamment un tee-shirt sur lequel est souvent inscrit le thème de l’année, ou de porter du violet, la couleur du deuil. Même si aucun code vestimentaire n’est obligatoire, « il est vivement recommandé de démontrer sa solidarité avec les victimes en portant ne serait-ce qu’un foulard violet sur les épaules, surtout quand tu es hutu » relate à Jambonews un jeune qui a quitté le pays il y a quelques années.
L’interdiction de faire du sport, l’interdiction des fêtes familiales, populaires, religieuses comme les anniversaires, les baptêmes, sont autant d’autres restrictions qui sont instaurées durant le mois d’avril, malgré l’absence de base légale. Les chaînes de radio et de télévision publiques et privées sont sommées de diffuser des programmes portant exclusivement sur le génocide et la commémoration, notamment la retransmission en direct des cérémonies commémoratives un peu partout dans le pays.
En avril, lorsque les regards du monde entier sont braqués sur le Rwanda qui pleure ses morts, le régime fait tout pour tirer les ficelles du relais médiatique autour de l’évènement, en se lançant dans la propagande contre ses détracteurs internes et externes, et en défendant ses bilans.

Partir pour échapper à un mois pénible

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Des jeunes de la faculté de l’IPRC amené au mémorial du Génocide contre les tutsis.


Toutefois, la mesure qui fait grincer le plus de dents, c’est l’obligation de s’abstenir d’écouter la musique (sauf celle d’Icyunamo) même chez soi ou de suivre les émissions divertissantes à la radio ou à la télé. Ces restrictions aux libertés personnelles frappent essentiellement les jeunes qui se voient privés pendant plusieurs semaines à la fois du droit de se distraire chez eux et des sorties pour se divertir à l’extérieur puisque tous les lieux de divertissement ferment pendant la période de commémoration. C’est pourquoi ils sont de plus en plus nombreux à déserter le pays durant le mois d’avril.
Avant c’était essentiellement des jeunes qui s’éclipsaient mais aujourd’hui, de plus en plus de familles partent pour échapper à ce qu’ils ressentent de plus en plus comme une commémoration forcée. Les destinations préférées de ces touristes d’avril sont Bujumbura et Kampala, certainement en raison de la proximité de ces capitales avec le Rwanda, même si l’insécurité qui règne actuellement au Burundi a poussé nombreux d’entre eux à opter pour Kampala cette année. Ce sont les sociétés d’autocars desservant les pays limitrophes qui tirent profit de ce mois , car c’est le seul de l’année où ils font le plein. Les plus populaires sont « Kampala Coaches”, “Jaguar” et “Volcano Express”. Pendant cette période de deuil au Rwanda, ces transporteurs connaissent une hausse spectaculaire du nombre des voyageurs, et accroissent leur offre, certains allant jusqu’à effectuer jusqu’à sept départs journaliers en avril, contre un les autres mois de l’année.
Plusieurs raisons peuvent expliquer le peu d’engouement que les Rwandais, notamment les jeunes, portent désormais à la commémoration : la majorité des jeunes rwandais n’ayant pas vécu ou connu le génocide qui s’est déroulé il y a 22 ans, ils se sentent peu concernés par la commémoration. D’autres trouvent également que la commémoration est une préoccupation mineure face aux difficultés auxquelles ils font face tous les jours, notamment le chômage endémique qui gangrène le pays. D’autres encore tournent le dos à la commémoration pour défier le régime.
Rebero-Momorial-Kwibuka-22Si le régime de Paul Kagame porte un soin très particulier à la commémoration du génocide de 1994 qui a emporté plus d’un million de personnes, ce n’est certainement pas que pour l’amour ou respect qu’il porterait à ces victimes innocentes, une des raisons se retrouve certainement dans les discours véhiculés par le régime tout au long de ces jours de deuil. Ainsi, cyniquement, le génocide a toujours été utilisé par le régime comme un moyen pour obtenir un soutien moral et financier de la communauté internationale qui se sent coupable de ne pas être intervenue pour stopper le génocide. Le génocide sert également au régime de Kigali pour faire taire ceux qui dénoncent le déficit des libertés politiques et civiles dans le pays, réprimer l’opposition politique et museler la liberté d’expression, par le moyen d’un arsenal de lois dont la plus sévère est celle qui punit les porteurs de la fameuse « idéologie du génocide », terme non encore clairement défini à ce jour et qui forme d’autant plus de possibilité au régime. En bref, l’argumentaire d’un pays meurtri par le génocide permet au régime de Paul Kagame de diriger le pays comme bon lui semble sans aucune quelconque contrainte.
Cela explique pourquoi chaque année, le régime dictatorial en place à Kigali met tous les moyens en place pour faire commémorer la population rwandaise, volontairement ou pas, et même si cela passe par le bâillonnement des libertés personnelles.
Jean Mitari
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