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Rwanda : les tueries de Ndera, un mystère pour Pierrette 25 ans après

Rwanda : les tueries de Ndera, un mystère pour Pierrette 25 ans après

Pierrette est une rescapée du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. A l’occasion du 25ème anniversaire de ce génocide, Pierrette a décidé de rendre hommage à sa famille et à ses amis décimés dans l’hôpital psychiatrique Caraes de Ndera. Ils y avaient trouvé refuge et ont été massacrés soit le 16 ou le 17 avril par une attaque conjointe de la milice Interahamwe et des militaires des Forces Armées Rwandaises. 25 ans après, Pierrette ne sait pas ce qui s’est passé exactement à Ndera, elle souhaite faire un appel à témoins pour celui qui en saurait beaucoup plus qu’elle et aussi rendre hommage à ceux qui ne sont plus là.

La place des ethnies dans son vécu

Mémorial des victimes du génocide perpetré contre les Tutsi en 1994 à Caraes-Ndera


Pierrette est née dans les années 1950. Elle se souvient que dans son enfance subsistait le système d’Ubuhake, une pratique du régime féodal Tutsi qui consistait à lier les esclaves généralement hutus à leurs maîtres, généralement tutsis. « Un umumotsi [un responsable de 10 à 15 familles] a voulu s’approprier notre parcelle, mon père a donné une « offrande » « Ituro », au sous-chef et lui a demandé de s’opposer à cette appropriation. Le sous-chef qui estimait mon père a refusé que notre parcelle nous soit enlevée ».
Pierrette a grandi sans connaitre les histoires des ethnies. C’est en 1970, dans un contexte qu’elle dit « être une histoire traumatisante qu’elle n’est pas prête à raconter » qu’elle a pris conscience des ethnies et de la haine ethnique. Elle a notamment été chassée de son école secondaire en 1973. Toutefois, dans l’ensemble, les habitants de son village natal continuaient à vivre ensemble. Elle nous indique ainsi avoir su « qu’une partie de ses voisins étaient Tutsi en 1994. » Pour elle, le régime du président Habyarimana a mis de côté les gens originaires de la région de Nduga beaucoup plus que les Tutsis. « Ma famille a plus vécu les injustices liées à ses origines « Nduga » beaucoup plus que celles liées à ses origines tutsies ».
La guerre de 1990 a déterré la haine ethnique au point que le climat qui régnait au Rwanda au début des années 1990 faisait peur. La haine s’est alors propagée dans certaines régions rurales puisque des personnes de Bugesera, les Bagogwe, et des personnes de Kibilira ont été massacrées.

Le déclic pour témoigner

Il y a quelques jours, Pierrette participait à un groupe de prières, au cours duquel elle s’est présentée comme Rwandaise. Les participants lui ont alors demandé si elle était au Rwanda en 1994 et si elle avait assisté aux tristes événements qui s’y sont déroulés. Ils lui ont demandé de raconter ce qui s’était passé et elle a craqué « Quand on a traversé des massacres et qu’on ne trouve pas les mots pour les qualifier, on veut juste avancer. Par la grâce de Dieu je n’ai pas été tuée mais mes frères, sœurs, cousins, cousines et amis ont été tués ». Sa survie et la mort de ses proches reste un mystère.

Hôpital psychiatrique de Ndera: les patients appellent à l’aide. © Ibuka


A cette date, elle a réalisé que garder son histoire en elle devenait un fardeau de plus en plus lourd à porter. De plus, raconter ce qui s’est passé lui est apparu comme un devoir de mémoire à réaliser pour rendre hommage aux siens qu’elle a perdu à cause du génocide. Néanmoins elle préfère commencer par raconter leur histoire et non la sienne car ils ne sont plus là pour la raconter.

Les réfugiés de l’hôpital psychiatrique de Ndera

Avant de raconter son histoire elle a tenu à préciser que « les massacres qui se sont passés au Rwanda en 1994 sont au-delà de toute limite, c’est inimaginable que des gens soient des proies d’une chasse comparable à celle des animaux sauvages au 20ème siècle. ».
Pierrette avait des frères et sœurs qui habitaient à Ndera, Kigali Rwanda. Elle était très proche d’eux et se rendait souvent à Ndera au point de connaitre presque tous les habitants aux alentours du centre de Ndera.
En revenant sur les évènements de Ndera, elle a commencé par nous montrer une vidéo qui circule sur Internet, dans laquelle on aperçoit ses amis.

Dans la vidéo, à partir de la 1ère minute, un homme en polo rouge demande de l’aide aux militaires belges de la Minuar : « Depuis trois jours il y a déjà des cadavres là-dedans, il y a énormément de blessés, il y a trois cents hommes, femmes, enfants, vieillards ». Les militaires belges avaient l’ordre de n’évacuer que les ressortissants étrangers, c’est ainsi qu’ils n’ont pas écouté son appel à l’aide et ont évacué seulement les 18 ressortissants étrangers qui travaillaient à l’hôpital psychiatrique de Ndera.
L’homme au polo rouge s’appelait Seburikoko Fidèle et dans la vidéo, on aperçoit aussi sa femme Pauletta ; Pierrette les connaissait. On lui a raconté qu’ils venaient de Kibungo quand l’attentat a eu lieu. Quand ils sont arrivés au kilomètre 15, ils n’ont pas pu avancer et se sont réfugiés chez leur ami, Munyankindi Joseph qui habitait à Ndera et puis dans l’hôpital psychiatrique.
Au Caraes se trouvait plusieurs familles de Ndera ainsi que les frères et sœurs de Pierette et ses amis. De mémoire, elle nous a cité Nyiramadadali, la veuve de feu Munyankindi Jean (décédé bien avant 1990) et une partie de leurs enfants, la famille de Munyankindi Joseph, la femme de ce dernier avait été emprisonnée au début de la guerre du 1er octobre 1990, dans la vague des arrestations des civils dits «Ibyitso», les civils qui avaient été présumés complices de l’APR ; Munyankindi lui-même avait également été l’objet de plusieurs arrestations arbitraires entre 1990 et 1994, il y avait aussi la famille de Ndikubwami, un notaire réputé. Elle a aussi cité la famille de Ruhama, une famille des paysans très appréciée à Ndera car elle vivait bien avec tous les habitants de Ndera. La dernière victime dont elle est nous a parlé est Nubuhoro Jeanne, la fille de Munyakindi Jean et de Nyiramadadali. Elle est connue pour avoir été la première Miss Rwanda en 1991.[1]

L’attaque du Caraes

Pierrette était cachée chez un voisin le 12 avril 1994 quand elle a entendu la RTLM annoncer que dans le Caraes de Ndera, les « Inyenzi » s’y étaient rassemblés et allaient tuer les gens. La RTLM appelait les Interahamwe et les Impuzampigambi à aider leurs camarades de Ndera. Pierrette a alors compris que sa famille serait tuée. Elle pressentait qu’ils s’étaient réfugiés dans l’hôpital. «J’ai longtemps cru que ma famille avait été tuée le 12 avril mais plus tard on m’a dit qu’ils ont été tués vers le 16 ou le 17 avril ».
Un ami a évacué Pierrette et sa famille à Gitarama et c’est là qu’elle a rencontré un une personne qui travaillait pour le Caraes. C’était la première personne qui pouvait renseigner Pierrette sur ce qui s’était passé à Ndera. Cette personne lui a dit que les militaires étaient venus au Caraes et les avaient sortis, sa femme et lui, de l’hôpital. Son enfant étant resté à l’intérieur de l’hôpital, il leur a demandé d’aller le chercher. Les militaires lui ont répondu qu’ils avaient de la peine pour lui mais qu’il ne pouvait pas y retourner car l’enfant était parmi de nombreuses personnes.

A l’hôpital psychiatrique de Ndera; les patients seront finalement abandonnés à leur sort. © Daniel Gheeraert


Cette personne avait indiqué à Pierrette : « Tu imagines qu’ils ont tué mon enfant alors que j’étais arrêté là devant ? » De plus, cette personne a annoncé à Pierrette que ses frères, ses sœurs et leurs enfants avaient été tous tués.
Cette annonce l’a beaucoup peinée et soulevait des questions « Je me suis demandée comment on avait pu tuer y compris les enfants en bas âge, mais j’avais déjà su au travers du pays que partout on tuait sans pitié, sans épargner les enfants. Les tueurs étaient devenus sataniques ».
Quelques mois après l’épisode de Gitarama, Pierrette a rencontré un autre habitant de Ndera qui lui a raconté le déroulement des faits de Ndera :

  • Au début du génocide, les habitants de Ndera sont partis se réfugier dans le Caraes mais une partie des hommes est restée pour faire des rondes. Un des frères de Pierrette était resté avec les hommes mais a fini par rejoindre sa femme et ses enfants dans l’hôpital.
  • Quand les Interahamwe sont arrivés, ils ont trouvé l’hôpital fermé et ne pouvaient dont pas y entrer. Les réfugiés du Centre s’étaient barricadés à l’intérieur. Comme les Interahamwe n’arrivaient pas à ouvrir le Caraes, ils ont demandé de l’aide auprès des militaires du camp militaire de Kanombe.
  • Lorsque les militaires sont arrivés, ils n’ont pas pu ouvrir le Caraes. Ils ont lancé une grenade pour ouvrir les portes, qui est tombée sur une petite fille et l’a tuée.
  • Comme il y avait beaucoup de gens à l’intérieur, Hutus et Tutsis, les militaires ont demandé à ceux qui étaient dehors, des Hutus, de faire sortir les leurs. Chaque personne venait et appelait «Kanaka, Kanaka » « Un tel, un tel » et la personne sortait. Parfois la personne sortait accompagnée d’une ou plusieurs autres personnes et celles qui étaient soupçonnées d’être ou étaient Tutsis, les militaires les faisaient assoir sur le côté. La belle-sœur, les nièces et les neveux de Pierrette, Nyiramadadali et ses enfants, Seburikoko, sa femme et leurs enfants et beaucoup d’amis et connaissances de Pierrette faisaient partie du groupe que l’on avait mis sur le côté.
  • Les militaires ont ordonné à ceux qui avaient fait sortir les leurs de partir chez eux et ont tué le groupe de personnes qui avaient été mises de côté.

La personne qui a raconté l’histoire à Pierrette lui a dit qu’ils étaient assis sur une terrasse d’une annexe de l’hôpital, elle n’a toujours pas pu localiser à ce jour ce patio. Le mystère demeure sur comment ceux qui n’ont pas été vus dans le groupe, dont un de ses frères, ont été tués. « Ce patio représenterait pour moi le dernier endroit où ma famille, mes amis ont vécu leurs dernières minutes, j’aimerais m’y recueillir. »

25 ans après

Pierrette témoigne pour honorer sa famille, elle pense tous les jours à ceux qu’elle a perdus : « Je me souviens de mes nièces et neveux ainsi que de tous les enfants qui avaient le même âge qu’eux et tous les gens qui ont été tués et cela me fait mal au cœur ».
Lorsque les histoires d’Interahamwe ont commencé, elle les voyait crier et se pavaner à travers les vitres des bus en marche. Ces « Interahamwe » ne lui semblaient pas humains pour elle et Pierrette se demandait pourquoi les autres personnes ne voyaient pas les choses comme elle. « Pour ma part Interahamwe représentaient la métamorphose de Satan sur terre. Pour moi c’était évident qu’ils finiraient par massacrer les gens ». Elle a poursuivi « Ce qui s’est passé au Rwanda n’a pas de commune mesure, mourir en étant pourchassé comme un animal, être tué sans que l’on ait fait quelque chose ? Être tué parce que l’on est né de telle ethnie, c’est inimaginable. Je manque de mots pour l’exprimer, personne ne devrait être tué. La mort, tôt ou tard étant notre destin personne n’a le droit de tuer une autre
Quand nous lui avons demandé comment elle voyait la situation actuellement, elle nous a répondu : « En 1994 le Rwanda, pays des mille collines est devenu le pays des milles barrières et aujourd’hui le Rwanda est devenu le pays d’une barrière : celle de la haine entre deux ethnies avec milles chaînes impossibles à défaire. Je déplore que par exemple dans certaines familles les gens ne se parlent plus à causes de ces chaînes impossibles à défaire. Si le peuple rwandais ne trouve pas lui-même la solution, au regard de ce que j’ai vu et vécu, il peut replonger le pays dans le même cercle d’autodestruction, qui pourrait être pire qu’en 1994 ». Selon elle, pour bien bâtir l’avenir, les Rwandais devraient accepter de vivre ensemble : « Tous les Rwandais, nous devons nous mobiliser contre cette haine destructrice, nous devons comprendre que le Rwanda appartient à tous et nous devons tous y vivre ensemble. C’est le seul choix que nous avons. L’alternative à ce choix est le cycle de violences provoquées par ceux qui veulent le pouvoir. Dans ma vie, j’ai toujours observé les gens des villages vivre ensemble et s’entraider. La haine est provoquée par les hommes politiques qui ne veulent pas partager le pouvoir et qui entrainent la population avec eux ».
Pierrette demande à toute personne qui aurait une information complémentaire sur ce qui s’est passé à Ndera de l’en informer.
Les Victimes du Caraes
En avril 2018, une chanson a été composée en hommage aux victimes du Caraes, dans laquelle les victimes sont citées.

Constance Mutimukeye
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[1] http://www.igihe.com/imyidagaduro/article/nubuhoro-jeanne-nyampinga-wa-mbere-w-u-rwanda-utari-uzwi

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