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Rwanda : Un an après, quelle liberté pour Victoire Ingabire et Kizito Mihigo?

Rwanda : Un an après, quelle liberté pour Victoire Ingabire et Kizito Mihigo?

Le 14 septembre 2018, le Ministère de la Justice rwandais annonçait la libération de 2140 condamnés parmi lesquels l’opposante politique Victoire Ingabire Umuhoza ainsi que le chanteur chrétien Kizito Mihigo, à la suite à une grâce présidentielle accordée par Paul Kagame. Tous les deux étaient considérés, notamment par les organisations de défense des droits de l’Homme, comme prisonniers politiques. Victoire Ingabire, accusée notamment de minimisation du génocide, est sortie de prison après avoir purgé une peine de 8 ans sur les 15 ans prononcés par la Cour suprême du Rwanda.

Pour sa part, Le chanteur Kizito Mihigo venait de faire quatre ans et cinq mois, sur 10 ans d’emprisonnement prononcés par la haute cour de Kigali pour conspiration contre le pouvoir en place. Un an après leur libération, JamboNews fait le bilan de cette liberté accordée par le Président rwandais.

Les poursuites contre Victoire Ingabire ont commencé en 2010 après son discours au mémorial du génocide à Kigali dans lequel elle appelait le gouvernement rwandais à commémorer toutes les victimes, hutues comme tutsies estimant que c’était la seule voie pour parvenir à une « véritable réconciliation nationale ». Elle a ensuite été accusée de travailler avec les rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) en vue de renverser le gouvernement rwandais par la guerre. Quant au chanteur Kizito Mihigo, auparavant très apprécié par le régime en place au Rwanda, c’est la chanson « Igisobanuro cy’urupfu » sortie au mois de mars 2014, un mois avant son emprisonnement, appelant les Rwandais à avoir de la compassion envers toutes les victimes et non pas seulement envers celles du génocide des tutsis, qui a été pour beaucoup d’observateurs la cause de sa disgrâce. Kizito a lui aussi été accusé de travailler avec les groupes d’opposition en exil, notamment le RNC de Kayumba Nyamwasa, en vue de renverser le pouvoir de Kigali.

La grâce présidentielle du Président Paul Kagame en faveur de Victoire Ingabire et Kizito Mihigo, annoncée lors d’un conseil des ministres présidé par le Chef de l’État en personne, avait été interprétée par certains comme un geste politique symbolique visant à soutenir la candidature de Madame Louise Mushikiwabo, à l’époque Ministre des Affaires étrangères du Rwanda, au poste du secrétariat général de la Francophonie. Pour d’autres, le geste politique serait le résultat d’une pression internationale exercée par les grandes puissances sur le gouvernement rwandais, qui est de plus en plus accusé de violations répétées de droits de l’Homme et de libertés fondamentales.

Dans le décret présidentiel qui ordonne la grâce, un article laisse penser que les deux ex-prisonniers politiques ne bénéficient pas d’une liberté totale. En effet, l’article deux dudit décret, précise que non seulement les deux ex-prisonniers doivent se présenter chaque mois au parquet et cela pendant toute la période qui leur restait en prison, mais aussi qu’ils n’ont pas le droit de voyager à l’extérieur du pays.

Victoire Ingabire à la sortie du Tribunal de Kagarama où elle doit se présenter une fois par mois

Pour Victoire Ingabire:

Pour Victoire Ingabire, en plus de ces conditions imposées après la sortie de prison, plusieurs événements survenus cette année laissent penser que la liberté dont elle jouit n’est que, pour le moins, superficielle.

1. Les menaces du Président Kagame:

Le 19 septembre 2018 (soit 4 jours après la grâce présidentielle), dans son discours devant le parlement, le Président Paul Kagame a tenu des propos menaçants à l’encontre de Victoire Ingabire : « Si vous continuez sur ce ton, vous allez vous retrouver de nouveau en prison« 

2. Disparition de Boniface Twagirimana:

Le 8 octobre 2018 (soit trois semaines après la libération de Victoire Ingabire) Boniface Twagirimana, le Vice-Président des Forces démocratiques Unifiées, les FDU Inkingi, le parti politique de Madame Ingabire, disparaît, 5 jours après son transfert de prison, de sa cellule de prison de Mpanga, la prison la plus gardée du Rwanda. Le gouvernement rwandais évoque une évasion et l’opposition parle d’enlèvement. Près d’une année plus tard, le sort de l’opposant politique demeure inconnu, et sa famille est dans le désarroi.

3. Convocations et interrogatoires 

Le 9 octobre 2018, le lendemain de la disparition de son Vice-Président, Victoire Ingabire a été convoquée et interrogée par la Police Judiciaire rwandaise (RIB) pour ses propos dans les médias. Elle a été questionnée entre autres sur son discours réclamant la libération des autres prisonniers politiques. Au mois de Mai 2019, Victoire Ingabire sera de nouveau convoquée et interrogée par le RIB pour avoir organisé une réunion interdite de son parti politique, durant laquelle elle aurait tenu des propos « divisionnistes ».

4. Assassinat d’Anselme Mutuyimana:

Le 9 mars 2019, l’assistant de Victoire Ingabire, Monsieur Anselme Mutuyimana est retrouvé mort étranglé dans une forêt dans l’ouest du pays, il avait été vu la dernière fois dans une gare de bus en train d’être arrêté par des agents de la police Rwandaise. Le membre des FDU-Inkingi était parti la veille rendre visite à sa famille. Il n’est jamais arrivé à destination.

5. Disparition d’Eugène Ndereyimana

Le 15 juillet 2019, Eugene Ndereyimana, un autre membre des FDU-Inkingi, disparaît sur le chemin vers Nyagatare (District de la province de l’Est) où il se rendait pour une réunion du parti.

Pour Kizito Mihigo

Les apparitions publiques de Kizito Mihigo, chanteur compositeur très connu au Rwanda pour son activisme en faveur de la réconciliation, révèlent aussi des signes d’une liberté pour le moins superficielle :

1. Disparition de sa fondation pour la Paix

La célèbre Fondation Kizito Mihigo pour la Paix (KMP), auparavant très connue pour ses campagnes en faveur de la Paix et de la Réconciliation au Rwanda, n’a plus fonctionné après le retour du chanteur. Pourtant, le jour de sa libération, vêtu en uniforme de son organisation, Mihigo avait annoncé devant la presse qu’il allait se consacrer davantage à sa mission de Paix et de Réconciliation. Durant cette année, la presse locale a publié de nombreux concerts religieux que le chanteur a faits dans les différentes paroisses catholiques à travers le pays.

Kizito a continué à être très actif dans les activités religieuses

2. Absence très remarquée pendant la 25ème commémoration du génocide.

Le chanteur qui avait l’habitude d’être invité dans des cérémonies officielles organisées par le gouvernement, en particulier les commémorations du génocide des tutsis, n’est pas du tout apparu cette année. Il avait pourtant sorti au mois d’avril une chanson dédiée à la 25ème commémoration, cette fois-ci en ne parlant que de victimes tutsies.

3. Bannissement dans les médias gouvernementaux. 

Au Rwanda, alors que les médias audiovisuels locaux consacrent beaucoup de temps à la chanson rwandaise, la Radio et Télévision gouvernementales ne diffusent jamais les chansons de l’artiste qui reste très populaire et par ailleurs invité par les médias privés. Le bannissement de toutes les activités de Kizito Mihigo dans les médias gouvernementaux avait été officiellement annoncé le 15 avril 2014, par le Directeur Général de l’agence gouvernementale d’information (RBA), Arthur Asiimwe, dans un communiqué adressé aux journalistes. Ce jour-là, après plus d’une semaine de disparition, le chanteur venait finalement d’apparaître menotté et entouré par des officiers de police, plaidant coupable de toutes les accusations pesant contre lui avant même le début du procès.

Sur les réseaux sociaux ou dans des échanges privés, plusieurs citoyens rwandais continuent de se poser des questions sur le bannissement des chansons de Kizito alors qu’il a été libéré suite à une grâce présidentielle, et s’interrogent sur le fait de savoir si cette grâce présidentielle est vraiment complète ou s’il s’agit d’une demie mesure adoptée pour l’image du régime.

Le 14 septembre 2019, un an jour pour jour après l’annonce de la libération de Victoire Ingabire et Kizito Mihigo, Paul Kagame a de nouveau fait référence aux deux ex-prisonniers politiques, dans des propos méprisants et déshumanisants tenus devant les militants du Front Patriotique Rwandais (FPR)

« Il y’a des gens qui étaient emprisonnés et que j’ai gracié. Parfois, je les vois dehors ici, en train de crier; ce genre de petites personnes insignifiantes tu les laisses crier, qu’ils soient victimes d’autres personnes, ils ne seront pas mes victimes. Que cela cesse de nous faire perdre du temps, qu’on devrait consacrer à avancer dans le développement auquel on doit arriver, on vivra avec eux comme ça.»

« Que l’on les laisse, on ne peut pas les changer pour les faire devenir meilleurs que ce qu’ils sont, mais ils sont inoffensifs, laissons-les coincés là où ils sont» a t’il notamment déclaré avec dédain sous les applaudissements nourris des militants du tout puissant parti au pouvoir.

Agnès Uwimbabazi

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