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Rwanda : Comment le pouvoir espionne ses opposants politiques en exil ?

Rwanda : Comment le pouvoir espionne ses opposants politiques en exil ?

Depuis quelques années, le Rwanda est décrit comme le symbole de l’Afrique qui gagne, certains décrivent le pays des milles collines comme le Singapour Africain où on inaugure une filiale d’assemblage de véhicules Volkswagen et où on lance les premiers smartphones made in Africa. Sa capitale Kigali est moderne et ordonnée. Mais derrière cette image de pays modèle, on découvre aussi un pays où le pouvoir mobilise tous les moyens pour traquer et neutraliser ses opposants politiques en exil : envoi d’espions à l’étranger, utilisation des réseaux sociaux, mise sur écoute téléphonique, assassinats ciblés. 

Récemment, dans l’enquête des espions parmi nous diffusée le 31/10/2019 sur CBC radio Canada, on découvre l’histoire surprenante d’une jeune étudiante rwandaise Nadège (nom d’emprunt). Nadège a demandé l’asile politique pour raison particulière auprès des autorités d’immigration canadiennes. La jeune rwandaise dit être une espionne. Tout commence en 2010 ; Nadège alors étudiante à Kigali apprend l’existence de bourses pour étudier à l’étranger, elle apprend également qu’elle a obtenu une bourse pour étudier au Canada. Elle pense au début qu’il s’agit d’une récompense pour ses très bons résultats scolaires et son engagement en tant que cadre au sein du FPR, le parti du président Paul Kagame. Avant son départ pour le Canada, elle suit une formation au camp militaire de Gako avec trente autres personnes. La formation est dispensée par des militaires. L’objectif étant de former les jeunes recrues comme Nadège à aller espionner des opposants politiques basés à l’étranger. Concrètement, la formation consiste à savoir collecter des informations, trouver les personnes ciblées, savoir comment les approcher. C’est une mise en situation où les recrues apprennent à être discrètes et à obtenir la confiance d’activistes et leaders de la société civile. Lors de l’interview de Nadège dans le cadre de sa demande d’asile politique, la jeune rwandaise décrit sa mission. Elle explique avoir été envoyée au Canada pour espionner un homme et collecter des informations sur ses parents car on lui avait dit que cet homme collaborait avec des ennemis du Rwanda. Pour accomplir sa mission, Nadège participait aux réunions et fêtes rwandaises. Elle parviendra à entrer en contact avec la cible qui se méfiera.  Elle était en contact avec un représentant du haut-commissariat rwandais à Ottawa qui venait la voir régulièrement pour faire état des informations obtenues. C’est en apprenant la tentative d’assassinat d’un opposant politique qu’elle commence à remettre en question sa mission.

Nadège n’est pas un cas isolé. En effet, depuis 2014 ; des espions rwandais harcèlent des réfugiés. Des espions rwandais ont été signalés en Suède, en Australie, en Belgique, en Grande Bretagne, en Ouganda, au Kenya, au Mozambique et en Afrique du Sud. Au Royaume-Uni, les exilés rwandais avaient été avertis par les autorités britanniques de l’existence d’un complot de Kigali de les tuer. La Suède et l’Ouganda ont expulsé des diplomates rwandais pour espionnage sur des réfugiés rwandais. L’Afrique du Sud et le Kenya ont également expulsé des diplomates rwandais après la seconde tentative d’assassinat du général Kayumba Nyamwasa,le meurtre de Patrick Karegeya en décembre 2013 ainsi que celui de Seth Sendashonga en mai 1998. Le ministre de la justice sud-africain Jeff Radebe affirmait en 2014 que l’Afrique du sud ne devait pas servir de tremplin pour des activités illégales. 

Guy Rapaille, ancien président du comité de contrôle des renseignements belges affirme que les rwandais ont la réputation d’être actifs, efficaces et professionnels. « Ils ont acquis les vraies ficelles du métier d’agent de renseignement ». En 2017 et 2018, il a été informé de l’arrivée d’agents de renseignement rwandais sur le sol belge et ceux-ci avaient pour objectif d’éliminer et faire pression sur les opposants politiques rwandais afin qu’ils se fassent discrets. Les opposants rwandais ne sont pas les seules cibles ; en effet, en 2014 ; Judi Rever, journaliste et écrivaine canadienne alors en visite à Bruxelles est informée par un représentant de la sûreté de l’Etat que sa sécurité serait en danger. A cette époque, elle prépare la rédaction d’un livre qui remet en cause la version officielle de l’histoire du génocide de 1994 au Rwanda selon laquelle « les Hutus seraient les bourreaux et les Tutsis des victimes ». 

Judi Rever affirme avoir été menacée personnellement, sa famille et notamment ses enfants ont été ciblés. Elle affirme avoir reçu des menaces de mort sur son répondeur téléphonique. Elle a confié les enregistrements à la police. Judi Rever affirme que les autorités rwandaises sont prêtes à payer d’anciens officiers pour assassiner des opposants à l’étranger. Ils déploient des moyens matériels et financiers pour approcher les gardes du corps de certains opposants, et infiltrer les opposants. 

Human Right Watch déplore souvent l’assassinat de nombreux opposants politiques au Rwanda, en Ouganda et en Afrique du Sud. En 1996, le ministre de l’intérieur du premier gouvernement du FPR, Seth Sendashonga a été victime d’un attentat. Il en réchappera avec quelques blessures. Seth Sendashonga était un Hutu, militant des droits de l’homme, il était allié au FPR et plein d’espoir quand le FPR a pris le pouvoir à la fin du génocide en 1994[1]. Très vite, il est nommé ministre de l’intérieur. Mais comme le rapporte son épouse Cyrie Sendashonga, il recevait régulièrement des rapports décrivant les crimes des soldats du FPR contre les civils hutus après la fin du génocide.  Il devenait gênant et finira par s’exiler au Kenya. Le 16/05/1998, en plein jour et en pleine rue au Kenya, Il est visé par un second attentat quelques jours avant son passage devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) mais cette fois ci, il n’en réchappera pas. 

Les réseaux sociaux sont aussi régulièrement utilisés par le régime pour espionner discrètement les opposants. 

Récemment, le Financial Times a rapporté que de nombreux activistes et opposants rwandais vivant en exil ont été espionnés via la messagerie cryptée Whatsapp grâce au logiciel espion Pegasus développé par la société israélienne NSO.

L’enquête conjointe de la plateforme citoyenne Citizen Lab et de Whatsapp révèle que des dissidents rwandais et des membres des partis d’opposition comme le FDU INKINGI et le RNC ont été espionnés. Le logiciel Pegasus met sur écoute les téléphones, permet d’intercepter des messages cryptés, et de récolter des images privées. 

Certains activistes rwandais affirment avoir commencé à recevoir un jour des appels WhatsApp non identifiés ; certains appels comportaient un indicatif téléphonique scandinave et à chaque fois l’auteur de l’appel raccrochait immédiatement avant que l’interlocuteur ne réponde. Lorsque l’interlocuteur rappelait, personne ne décrochait au bout du fil. 

Le logiciel Pegasus est une technologie redoutable qui peut être utilisé par des Etats pour espionner, traquer des dissidents qui deviennent ensuite des cibles d’attentats physiques dans le monde réel comme l’affirme John Scott Railton, un responsable du Citizen Lab.

In fine, Le modèle rwandais auquel on attribue la renaissance économique du Rwanda met en évidence des contradictions et révèle des zones d’ombre. Les traques et assassinats ciblés d’opposants politiques en exil sont aussi un aspect moins lumineux du modèle et rappellent les techniques utilisées autrefois par les dictatures d’Amérique Latine. 

Marie Umukunzi

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