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Génocide au Rwanda : dans la peau de « Bart Dupont », un juré que nous avons imaginé

Génocide au Rwanda : dans la peau de « Bart Dupont », un juré que nous avons imaginé

Contribution externe : Article d’opinion soumis pour publication

(Ceci est une histoire imaginaire)

Lundi 4 novembre.

Je m’appelle Bart Dupont. J’ai 42 ans et je viens d’être tiré au sort parmi les 12 jurés effectifs dans le premier procès pour génocide de l’histoire de la Belgique. Au final, nous serons 24, douze effectifs et douze suppléants. C’est un moment très solennel. Je comprends vite le pouvoir qui vient de m’être confié. Je vais devoir rendre Justice au nom du peuple belge.

Rien que ça !

De l’intérieur, le Palais de Justice est encore plus impressionnant. En tant que juré, je peux désormais passer en « backstage ».

Nous sommes au 1er niveau, dans la majestueuse salle des Assises. L’Etat Belge y poursuit Fabien NERETSE, un ressortissant rwandais accusé de crimes qu’il aurait commis en avril, mai et juin 1994 dans le cadre du génocide au Rwanda.

Le Procureur Fédéral accuse et deux avocats défendent. Huit autres représentent les parties civiles tandis que la Présidente de la Cour est assistée par deux assesseurs et une greffière. Il y a aussi 3 à 4 clercs qui s’occupent de la technique et de la logistique et bien évidement une dizaine de policiers qui assurent la sécurité à l’entrée, dans la salle et aux côtés de l’accusé.

Paradoxalement, l’accusé comparaît libre. A midi, on peut même l’apercevoir aller chercher un sandwich. Le soir, il rentre chez lui, épaulé par sa famille, qui semble être venue en nombre.

La partie civile principale, une belge, qui semble encore anéantie, a perdu sa sœur, sa nièce et son beau-frère le 9 avril 1994 à Kigali. Assassinés froidement par « des militaires » que l’accusé aurait fait appeler. Sa sœur était mariée à un Tutsi et les militaires étaient Hutu. Jusque-là, tout est simple.

On l’accuse aussi d’avoir été un chef des INTER-HAMWE dans son village natal. C’est déjà un peu plus vague, mais on dirait que c’est le nom qu’on donne à ceux qui ont commis le génocide.

C’est du lourd !

Les autres parties civiles sont rwandaises. Pour un monsieur qui aurait été tué en mai et un autre en juin. Le premier était Tutsi et l’autre Hutu. Là, je comprends déjà moins. Pourquoi un Hutu aurait-il été tué dans ce génocide ? J’imagine qu’on le saura assez vite.

Il est déjà 17h. C’est fini pour aujourd’hui et on reprendra dans 3 jours.

Jeudi 7 novembre

Il est 9h30. Je dois ingurgiter 60 pages d’un réquisitoire qui revisite l’histoire du Rwanda depuis l’arrivée des premiers « hommes blancs » en 1894. C’est du lourd ! Heureusement que le Procureur parle bien, mais à chaque phrase, j’apprends un nouveau truc que je ne connaissais pas sur ce pays.

Je m’imagine comme dans le film Matrix. La scène où Neo apprend le Jiu-jitsu en quelques minutes.

Pour moi, c’est 100 années d’histoire d’un pays africain en quelques heures. Et pendant que je me demande si je vais être capable de retenir l’essentiel, voilà que la défense m’envoie la même dose.

Une cinquantaine de pages qui revisite la même l’histoire, mais qui semble dire le contraire de ce que celui qui est en rouge et noir venait de dire.

C’est du lourd. Je décroche…

« Mais au fait, pourquoi le Procureur est en rouge et noir et pas les avocats ? » Me dis-je ?

En plus il est assis sur la même rangée que la Présidente, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire.

Peu importe. Je reviens à ce que raconte l’avocat de la défense. Il n’a pas l’air très sympa et il s’exprime moins bien que le Procureur. Pourtant, il est percutant et m’envoie une dizaine de dates dans le cerveau (1959, 1962, 1973, 1990, 1993, 1994 etc…).

Il faut que je note ! C’est du lourd !

J’essaie de comprendre. De relever les grandes différences entre le Procureur et la Défense. Ce n’est pas possible, ça va trop vite. Il y a trop de dates, trop de noms !

Et surtout, il y a trop d’acronymes, qui se ressemblent tous. Heureusement, il y a un « R » la plupart du temps. (MDR, FPR, MRND, MINUAR, CDR, TPIR, etc..). Ça doit être pour « Rwanda » évidement. Je suis rassuré, je finirais par comprendre.

Par contre, les noms en Rwandais, ou plutôt en Kinyarwanda, comme l’a dit je ne sais plus qui, là je ne m’en sortirai jamais !

Je commence à paniquer… Il faut absolument que je trouve le moyen de faire la différence entre le nom des lieux et le nom des personnes. Mais pour l’instant, je ne vais retenir que les noms de l’accusé et des victimes. C’est déjà pas mal car après tout, ne suis-je pas là pour ça ?

Après 8 heures d’écoute, enfin, la deuxième journée s’achève.

C’est du lourd ! Je repense à Neo dans Matrix et je me dis que s’il a pu apprendre le Jiu-jitsu en quelques minutes, je peux en faire autant avec l’histoire du Rwanda en quelques heures. Ça me motive, surtout que le pire est sans doute passé.

Demain ça ira mieux, car on devrait rentrer dans le vif du sujet.

Je me demande juste pourquoi ils ont prévu 6 semaines de procès tout de même ? J’aurai à peine le temps de faire mes courses de Noël. Mais ce n’est pas grave, je suis juré après tout, et je ferai mon devoir jusqu’au bout !

Vendredi 8

Aujourd’hui, l’accusé se fait interroger par la Présidente. Cette-fois, je vais tout noter. Je suis sûr qu’il va se contredire. Je l’ai vu dans de New-York Police Judiciaire. Ils finissent toujours par craquer !

Mais après quelques heures d’interrogatoire, c’est moi qui suis sur le point de craquer. Je suis à nouveau complétement perdu ! C’est qui encore ce HABYARIMANA qui revient sans cesse ?

KAGAME, lui je sais qui c’est. C’est le président actuel du Rwanda.

Je demande discrètement à ma voisine. Elle me dit que HABYARIMANA c’est l’ancien président Hutu qui a été tué le 6 avril 1994.

Wow, elle m’impressionne ! Elle a tout noté. Je crois que je vais faire comme elle. Quand elle notera, je noterai.

Entre temps, l’accusé a réponse à tout. Il parle assez bien français, mais parfois j’ai du mal à comprendre certaines de ses expressions. Sa voix me fait penser à celle de « André Koffi » dans « Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu ».

André Koffi c’est le père du marié. Avec sa voix grave, il ne lâchait rien. Tout comme l’accusé qui termine chacune de ses phrases par un « Madame » sur un ton monocorde, en s’adressant à la Présidente. J’évite de repenser à ce film car ça ne ferait pas sérieux de sourire maintenant.

Je reviens vite à l’interrogatoire car enfin, on va parler des assassinats du 9 avril.

Là je ne dois rien rater. Il faut absolument que je maîtrise cette partie. Et après quelques heures, je pense que j’ai tout compris. Je peux situer l’accusé dans le temps et l’espace. C’est quand même horrible ce qui est arrivé à ces pauvres gens. Je n’arrive même pas à imaginer le terrible moment qu’ils ont vécu avant d’être assassinés. Quand je pense qu’on va devoir entendre un rescapé de cette tuerie, j’en ai froid au dos.

La carte Google qui est projetée sur grand écran est d’une grande aide. Elle permet de bien voir où la tuerie a eu lieu. J’imagine que ce n’est pas une photo satellite de 1994, mais bon si l’accusé dit reconnaître les maisons, c’est que rien n’a changé depuis. Ils sont forts quand même chez Google ! Ils ont même une vue sur les quartiers de Kigali aussi précise. Qu’est-ce que ça doit être pour Bruxelles…

Revenons au procès, ça va être au tour des questions des avocats.

Mais pourquoi reviennent-ils encore sur HABYARIMANA ? S’il est mort le 6 avril, il ne pouvait rien faire le 9 ? Mais bon, ce n’est pas grave. Je demanderai à ma voisine tout à l’heure.

En tout cas, pour l’instant, j’ai des doutes quant au rôle de l’accusé. Il a quand même bien répondu à toutes les questions. On verra plus tard quand il sera confronté aux témoins…

C’est enfin fini pour aujourd’hui et vivement le week-end ! En plus, lundi c’est congé. J’aurai le temps de tout revoir tranquillement.

Mardi 12

Aujourd’hui nous entendrons les témoins de contexte. Ça va me permettre de comprendre ce que le Procureur et la Défense ont raconté jeudi passé. Mais avant cela, la Présidente termine l’interrogatoire qu’elle n’a pas fini vendredi.

C’est reparti pour toute la matinée avec l’accusé… Je note un maximum.

A ce stade, je n’essaie plus de comprendre les acronymes, les noms et les lieux en Kinyarwanda.

Si l’un est important, quelqu’un le dira. Ce que je veux savoir, c’est si l’accusé est impliqué dans ces assassinats et surtout comment. Le reste me dépasse. Je ne comprends pas pourquoi on passe une heure à l’interroger sur un problème de détournement de fonds qui date de 1989. Mais la Présidente insiste… Elle veut tous les détails ! Alors je noté également.

Enfin la pause de midi. Mais on n’a toujours pas fini avec l’accusé !

Mon Dieu, comment on va faire… A ce rythme, on passera Noël ici.

Heureusement, la Présidente essaie de rattraper son agenda. L’accusé parle trop. Il se répète. Ça fait perdre du temps, mais bon, j’imagine qu’il ne veut rien oublier. Il joue sa vie quand même.

Enfin, la Présidente a fini ses questions. On passe aux questions des avocats.

Encore une fois, je ne comprends rien quand ils parlent en acronymes et avec tous ces noms en rwandais. Et puis, qu’est-ce que vient faire à nouveau ce HABYARIMANA dans l’affaire ?

Entre temps, les avocats aussi se répètent… Même la Présidente semble agacée. Ils demandent des choses auxquelles l’accusé a déjà répondu. On ne s’en sortira jamais !

Enfin, l’interrogatoire de l’accusé est fini. On va pouvoir entendre les fameux témoins de contexte.

J’ai hâte car il faut absolument que je tire tout cela au clair.

Le premier témoin est quand même l’ancien ambassadeur de la Belgique au Rwanda. C’est du lourd !

Ça fait une heure que je l’écoute. Pas de chance, je suis plus perdu qu’avant. Là je ne comprends vraiment plus rien…

Qu’est-ce que Bill CLINTON vient faire dans l’affaire maintenant ? Et qui c’est ce Roger BOOH BOOH et ce Général GALERE ou DALLAIRE, je n’ai pas bien compris ce que faisait un général Canadien au Rwanda…

Bonté divine, c’est où MULINDI, ARUSHA, BYUMBA ??? Et ce MPAZIMPAKA dont il parle, c’est qui…

Mon Dieu, j’en peux plus !

Heureusement qu’il s’exprime bien. On a vraiment envie de l’écouter, mais là je n’y arrive plus. Mon cerveau ne tiendra pas. Dans Matrix ils le disaient aussi. Si on envoie trop d’infos d’un coup, le cerveau risque de griller. Faut que je fasse attention. Que je pense à autre chose.

Au dernier cactus de de Warzée par exemple. Ou à l’éternel débat des libéraux contre les socialistes

Est-ce que MAGNETTE sera Premier Ministre ? Avec DE WEVER à l’intérieur ce serait cool !

Par contre, je me dis que si j’avais été juré dans l’affaire DUTROUX, là je n’aurais jamais paniqué. Je la connaissais sur le bout des doigts cette affaire ! Pareil pour l’affaire Géneviève LHERMITTE, j’aurais certainement assuré, ça s’est passé à Nivelles, pas loin de chez moi. Mais là, 25 ans après les faits et à près de 7.000 kms d’ici, je commence à désespérer…

En plus, ce témoin ne m’aide pas. J’apprends de nouvelles choses inimaginables. Je ne savais pas que la Belgique livrait des armes aux Rwandais avant le génocide… C’est chaud bouillant cette histoire !

Et voilà qu’il repart sur les acronymes lui aussi… Pitié, je n’en peux plus. Faut demander une pause, de toute façon, on doit tous être largué. Même ma voisine ne note plus rien…

Ah mais une seconde. Il parle de « Willy CLAES », notre ancien ministre. Cette partie m’intéresse. Qu’est ce qu’il dit sur lui ? Pfff, rien d’intéressant.

Mais j’ai bien fait d’écouter en tout cas. Je sais maintenant que le Roi Baudoin connaissait bien ce HABYARIMANA. Il faut que je retienne ce nom une fois pour toute.

Mais là je n’en peux plus. Il est 17h30.

La Présidente demande au témoin de répondre presque par OUI ou par NON pour gagner du temps.

Mais pourquoi le lui avoir demandé seulement maintenant ? Il a écrit un livre de 500 pages sur les 4 années qu’il a passé au Rwanda, à quoi s’attendaient-ils en lui demandant de témoigner ?

Enfin, il est 18h00, on a fini pour aujourd’hui. Je regarde autour de moi, on est tous KO.

Et dire que c’était le premier témoin sur 127…

Demain est un autre jour. Ce soir, je ne penserai pas au procès.

Je vais regarder ce bon vieux Matrix. J’ai la trilogie en Blu-Ray et qui sait, j’y trouverai peut-être une inspiration pour continuer. Je prends quand même mon rôle de juré à cœur, mais je l’avoue, j’ai peur. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de condamner un innocent ou d’acquitter un coupable.

C’est du lourd ce procès…

Si seulement, comme dans Matrix, je pouvais prendre une pilule bleu et tout oublier au réveil…

Mais je ne suis pas dans un film. Je suis à la Cour d’Assises de Bruxelles.

A demain !

Bart Dupont

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