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La banalité du mal rwandais

La banalité du mal rwandais

L’actualité rwandaise de ces derniers mois a été riche en événements. Trois d’entre eux ont retenu notre attention, car tous les trois, chacun à leur façon, nous amènent à questionner la société rwandaise contemporaine dans son rapport à la violence. Les trois sujets étaient :

  1. Une série de 22 émissions que le service Kinyarwanda de la Voix de l’Amérique a consacrées au coup d’état du 05 juillet 1973[1].
  2. Le témoignage d’un ancien soldat de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) se faisant appeler « Mukotanyi » sur ses années de service au sein des forces armées rwandaises[2].
  3. Le scandale de l’expropriation des habitants du quartier de Kigali Kangondo I et II, aussi connu sous le nom de Bannyahe.

Les deux premiers sujets sont éclairants sur deux épisodes importants de notre histoire, mais elles nous laissent avec un certain malaise par rapport au fonctionnement de notre société, les trois ensemble posent des questions troublantes sur le fonctionnement de notre société. 
Une de ces questions est celle d’une certaine insensibilité à des actes de violence ou de leur banalisation, ainsi que de leur niveau d’acceptation chez les Rwandais.

Dans son livre paru en 1963[3] sous le titre « Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal », Hannah Arendt, politologue juive allemande devenue américaine après avoir fui le régime nazi, a développé le concept de « Banalité du mal ». Elle a écrit ce livre après avoir suivi pour The New Yorker, le procès du fonctionnaire nazi Adolf Eichmann qui a été jugé et pendu à Jérusalem en 1962.

Le livre d’Arendt a introduit l’expression et le concept de la banalité du mal. Sa thèse est qu’Eichmann n’était en réalité ni un fanatique ni un sociopathe, mais plutôt une personne extrêmement moyenne et banale qui, en guise de défense, comptait sur des réponses- cliché plutôt que de penser par elle-même, était motivée par une promotion professionnelle plutôt que par une idéologie, et croyait au succès social qu’il considérait comme la norme principale de « bonne société ». La banalité, en ce sens, ne signifie pas que les actions d’Eichmann étaient en aucune manière ordinaires, ni même qu’il y a un potentiel d’Eichmann en chacun de nous, mais que ses actions étaient motivées par une sorte de complaisance qui n’était absolument pas exceptionnelle.[4]

Pour Arendt, le plus grand problème avec Eichmann n’était pas qu’il était un monstre, ou un psychopathe.  D’ailleurs les six psychologues israéliens qui l’ont examiné en prison ont tous conclu qu’il ne présentait aucune pathologie ou désordre mental. Son seul trait de caractère qui paraissait sortir de l’ordinaire était plutôt sa « normalité supérieure à la moyenne ». D’après Arendt, le seul problème avec Eichmann était qu’il souffrait d’un « manque d’imagination » et d’une « incapacité à penser », cette incapacité de penser étant le pire qui puisse arriver à un être humain.

L’analyse de notre histoire récente à travers les trois sujets et la lecture de ce livre nous questionnent sur le fait que le mal ou la violence semblent être devenus une chose banale dans la société rwandaise, et sur la possibilité que cette banalisation serait du même ressort que celle dont parlait Hannah Arendt au sujet d’Eichmann.

Le coup d’état de 1973

Dix ans après la parution du livre d’Arendt, le 5 juillet 1973, au Rwanda, des officiers supérieurs organisèrent un coup d’Etat contre le président Grégoire Kayibanda. Lors du coup d’Etat, des politiciens, des officiers ou des commerçants originaires du sud et particulièrement de la préfecture de Gitarama furent arrêtés et jugés dans des procès dignes de la grande époque moscovite. Le président Kayibanda ainsi que sept de ses compagnons seront condamnés à mort, une peine commuée ensuite en emprisonnement à vie.

Entre 1973 et 1977, le président Kayibanda et plus d’une cinquantaine de ses compagnons sont morts dans le secret de leurs lieux de détention, sous la torture ou des suites de mauvais traitements, d’autres de privation d’eau et de nourriture. Ce n’est qu’en 1981, lors du procès de Théoneste Lizinde et de ses compagnons, que leur mort sera officiellement reconnue de façon indirecte.

Dans une série d’une vingtaine d’épisodes, le service Kinyarwanda de la Voix de l’Amérique est revenu sur ce coup d’Etat. Le journaliste Vénuste Nshimiyimana a interviewé plusieurs personnes ayant été touchées par ces événements : des survivants, les familles des victimes et des militaires ou des fonctionnaires qui ont participé au putsch.

Parmi les témoignages recueillis, il y a d’un côté la détresse et l’incompréhension des proches des victimes dont le questionnement peut être résumé en : « Qu’est-ce qui est arrivé aux nôtres et pourquoi ? »
De l’autre côté, il y a les participants au coup. Aux questions des proches des victimes, ils ne semblent pas vouloir ou pouvoir apporter de réponses vraiment satisfaisantes, ils ne font que répéter des réponses stéréotypées telles que : « Je n’étais qu’un instrument du Général, je ne faisais qu’obéir aux ordres, je ne me suis occupé que de la tâche qu’on m’a assignée, le reste n’était pas mon affaire et je n’ai pas cherché à le savoir.« 

En somme personne n’était responsable de rien, des choses se sont passées et on ne pouvait rien y faire, il y avait toujours quelqu’un de plus puissant et de plus cruel qui tirait les ficelles. Et pourtant, d’un coup d’Etat qui s’était déroulé sans que pratiquement aucun coup de feu ne soit tiré, des dizaines de personnes sont mortes dans les mois et les années qui ont suivi sans que personne ne semble s’en émouvoir, et ce dans des conditions encore plus inhumaines que s’ils avaient été sommairement exécutés dans la nuit du 5 juillet 1973.

Et si l’on peut comprendre qu’à l’époque ces gens pris dans le feu de l’action aient pu se laisser emporter par des événements qui les dépassaient, il est incompréhensible d’entendre ces mêmes discours de fuite de responsabilité 47 ans après, de la part de personnes qui prétendent vouloir œuvrer pour l’apaisement et la réconciliation des Rwandais avec leur histoire et entre eux.

Dès 1990

Mais cette incapacité ou ce refus de penser et assumer ses actes n’est pas réservé qu’aux putschistes de 1973. C’est une caractéristique qui semble être partagée par les Rwandais de tous bords qui ont pris part aux événements marquants de l’histoire récente du pays.

Presque tous ceux qui admettent avoir participé au génocide contre les Tutsis en 1994 disent l’avoir fait parce qu’on leur avait ordonné de le faire ou parce que les autres le faisaient et qu’ils ont suivi le mouvement. Mais au fond, à part quelques sociopathes qui prenaient plaisir à tuer ou qui avaient des comptes personnels à régler, la plupart des tueurs ne peuvent pas s’expliquer à eux-mêmes aujourd’hui pourquoi ils ont participé à de telles horreurs. On peut s’imaginer que c’était la haine des Tutsi ou une quelconque idéologie génocidaire, mais ce sont là des explications insatisfaisantes pour qui connaît la société rwandaise. Le seul politicien rwandais qui ait un jour reconnu publiquement une quelconque responsabilité individuelle dans le génocide reste Jean Kambanda. Quoique cela se soit passé dans des conditions plus que discutables et qu’il s’est rétracté par la suite, il reste le seul à l’avoir fait. Pourtant, des centaines de milliers de Rwandais sont morts et pas de mort naturelle.

Depuis vingt ans, plusieurs témoignages provenant d’anciens membres du Front Patriotique Rwandais (FPR) sont sortis. Le plus récent est le témoignage d’un ancien soldat de l’APR recueilli par le journaliste Rubens Mukunzi. Dans son récit, l’ancien soldat qui se fait appeler Mukotanyi raconte comment il a rejoint l’armée dans l’espoir de faire libérer son père de prison ; les massacres en République Démocratique du Congo ; le retour au Rwanda et son travail d’assassin pour le compte des services de renseignements de l’armée. Mais ce qui est frappant avec Mukotanyi, c’est la manière dont il exécutait ces basses besognes avec la conscience tranquille de celui qui ne fait que son travail sans jamais penser au sens de ce travail. C’est d’ailleurs ce qu’il répond quand le journaliste lui demande comment il se sentait à l’époque où il faisait ce « travail” : « Je faisais mon travail la journée et le soir je rentrais tranquillement chez moi, je gagnais bien ma vie et ne manquais de rien ».

Mukotanyi n’est pas seul. Parmi ceux qui ont fait défection au FPR se trouve Kayumba Nyamwasa, qui a été tour à tour Chef de la Directorate of Military Intelligence (DMI) pendant la guerre, Chef d’État-Major de la Gendarmerie de 1994 à 1996, Commandant de la région militaire Ruhengeri-Gisenyi pendant les opérations contre l’insurrection des Abacengezi entre 1996 et 1998 et Chef d’État- Major de l’armée de 1998 à 2002.

 Depuis sa fuite en février 2010, il a multiplié les sorties dans lesquelles il a accusé Paul Kagame d’avoir commandité l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 et reconnu à demi-mots que l’APR a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité pendant sa conquête du pays et pendant les guerres en République Démocratique du Congo[5].

Kayumba Nyamwasa était considéré comme le bras droit de Paul Kagame pendant toute la durée de la guerre et au moins jusqu’au début des années 2000, mais dans toutes ses interventions[6], il n’a cessé de se faire passer pour un soldat qui a juste fait son travail en obéissant aux ordres, ou même pour un simple spectateur, comme dans le cas de l’attentat[7].

Il est remarquable que, que ce soit les tueurs des Tutsi en 1994 ou les soldats de l’APR, les deux voyaient les horreurs qu’ils commettaient comme un travail, sans jamais penser vraiment à la signification, au sens ou aux conséquences de ce travail.  

Le scandale sans fin de Bannyahe[8]

Kangondo est la partie populaire du quartier huppé de Nyarutarama de la ville de Kigali.  Depuis 2017 et sous prétexte qu’un promoteur immobilier qui se trouve être le frère du Ministre de la Justice voulait développer un projet plus en accord avec les plans de développement de la vision 2020, la ville de Kigali a entamé une procédure d’expropriation de ces habitants pauvres de Nyarutarama. En règle générale et compte tenu de l’atteinte qu’elle porte au droit de propriété, l’expropriation ne peut intervenir et n’est légale que si elle présente une utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité. La loi est très claire à ce sujet.

Mais voilà qu’en novembre 2019, presque trois ans après la fixation de leurs indemnités d’expropriation qui n’avaient toujours pas été payées, la ville de Kigali, sous le prétexte fallacieux de dangers imminents liés aux intempéries, à l’approche des pluies du mois de décembre pourtant habituelles, a décidé de recourir à la force pour évacuer la zone en détruisant les maisons de ces habitants qui continuaient de réclamer leur droit à une indemnisation juste de leurs biens. Ils ont poussé le cynisme jusqu’à vouloir forcer ces habitants à admettre devant les caméras qu’ils avaient détruit eux-mêmes leurs propres maisons.

Après des mois de résistance, la situation commençait à dégénérer quand certains des expulsés de Kangondo ont décidé de revenir camper dans les ruines de leurs maisons détruites pour monter leur détresse au grand jour. Et c’est là que le 25 novembre 2020, le gouvernement a dépêché le ministre de l’administration locale, Monsieur Shyaka Anasthase pour aller essayer de calmer les esprits qui commençaient à s’échauffer dangereusement.

Le moins qu’on puisse dire est que la prestation de Monsieur Shyaka face à ces braves citoyens a été d’une médiocrité affligeante et la discussion a vite tourné au dialogue de sourds. Au lieu d’écouter et reconnaitre que des fautes aient pu être commises, surtout la destruction criminelle des habitations sans solutions de rechange pendant la saison des pluies, Monsieur le ministre et la ville de Kigali qui n’ont visiblement pas la volonté ou les moyens de tout simplement faire appliquer la loi, ou du moins d’apporter des réponses politiquement sensées aux questions pourtant légitimes et pleines de bon sens de ces hommes et femmes qui défendaient le fruit du travail d’une vie pour certains, ou même de plusieurs générations pour d’autres, ils n’avaient comme proposition, que des petits studios à une pièce pour loger des familles avec plusieurs enfants. Ensuite, Monsieur Shyaka s’est contenté de répéter des éléments de langage de la propagande officielle, alors que ces citoyens attendaient sans doute un dialogue plus « politiquement » franc avec leur ministre.

Mais le plus affligeant dans tout ça était le spectacle d’un politicien incapable d’écouter ou de comprendre la détresse humaine qui pourtant s’exprime de la façon la plus simple et claire possible. Ceci explique d’ailleurs qu’à la fin Monsieur Shyaka n’ayant rien de sensé à proposer à ces citoyens n’ait rien trouvé de mieux que de recourir à la menace en voulant mettre la faute sur les habitants qui auraient, selon la nouvelle rhétorique gouvernementale, construit illégalement, de sorte qu’ils sont expulsables sans compensation. Il faudrait donc, d’après Shyaka Anasthase, qu’ils soient reconnaissants envers le gouvernement qui, dans sa magnanimité, leur offre cette petite chambrette.   

Fuir ses responsabilités

Dans une lettre signée par Adolf Eichmann, datée du 29 mai 1962, deux jours avant son exécution par pendaison, Adolf Eichmann écrivait. « Dans leur évaluation de ma personnalité, les juges ont commis une erreur significative, dès lors qu’ils ne peuvent se projeter dans l’époque et les circonstances dans lesquelles je me trouvais pendant les années de guerre, » écrit le criminel. « Je n’ai jamais donné d’ordre en mon nom propre, mais plutôt agissais toujours sur ordre. Je n’étais pas un leader responsable et ne me sens pas coupable comme tel. ». Il s’y présente donc comme un simple exécutant, un fonctionnaire besogneux qui a obéi lâchement aux ordres.

Cette ligne de défense qu’on retrouve aussi bien chez les putschistes de 1973, les tueurs des Tutsis, les anciens de l’APR ou ces fonctionnaires du régime actuel est une façon habituelle de justifier ses actes pour celui qui agit sans prendre le temps de penser à ses actes ou à leurs conséquences. Car penser nous met face à nous-mêmes et cela devient vite inconfortable lorsqu’on sert un système qu’on sait injuste. En se cachant derrière les ordres ou des clichés vides de sens, on s’évite de devoir prendre position, de devoir assumer les conséquences de ses actes ou de s’opposer à des ordres qu’on sait inhumains, avec toutes les conséquences que cela implique dans un système tel que ceux que le Rwanda a connus. A ce genre de justification, nous pouvons encore répondre avec ces mots de Hannah Arendt:

 » A ces préoccupations, à ces inquiétudes, je ne propose pas de répondre. Des réponses, on en donne tous les jours, elles relèvent de la politique pratique, soumise à l’accord du plus grand nombre ; elles ne se trouvent jamais dans des considérations théoriques ou dans l’opinion d’une personne : il ne s’agit pas de problèmes à solution unique. Ce que je propose, c’est de reconsidérer la condition humaine du point de vue de nos expériences les plus récentes. Il s’agit là évidemment de réflexion, et l’irréflexion me parait une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »[9]

L’année 2020 avait débuté sous de sombres auspices avec le choc de la mort de Kizito Mihigo le 17 février, suivie de la pandémie mondiale de la COVID-19, mais malgré tout ça, elle s’achève avec certains développements positifs et des signes d’espoir pour qui observe la réalité rwandaise avec optimisme.

Malgré le choc de sa mort, la vie de Kizito Mihigo a été un exemple et une source d’inspiration pour beaucoup. Ce qui lui est arrivé nous montre qu’on doit faire le choix de l’usage qu’on fait de ses talents et de ses capacités. Ça peut être de s’intégrer dans un système qui fera de nous une star et un homme riche, ou de les mettre au service de la société au risque de s’aliéner les puissants. 

Kizito Mihigo n’a jamais pu se départir de ce qui faisait de lui l’artiste hors du commun qu’il était, à savoir son humanité qui ne lui permettait pas de vivre dans l’opulence des privilégiés du régime tout en côtoyant, les yeux fermés, la misère et l’injustice tous les jours, ce qui revenait au fond à accepter de vivre sans exercer ses facultés de voir et de penser.

Tout ce qu’on peut souhaiter pour cette nouvelle année qui s’annonce est qu’elle soit l’année de la libération de la pensée et de la parole, car ce sont bien la pensée et la parole qui font de nous des humains, et ce dont le Rwanda a le plus besoin aujourd’hui est de plus d’humanité. C’est notre humanité individuelle et collective qui nous permettra de lutter contre cette banalisation du mal qui s’est installée dans notre société et semble en être devenue une des caractéristiques majeures.

En 2021, faisons nôtre cette phrase de Kizito Mihigo: « Ndi umunyarwanda ijye ibanzirizwa na ndi umuntu » autrement dit: « Que je suis rwandais soit précédé par je suis humain« . Car nous sommes des humains avant toute autre catégorisation à laquelle on voudrait bien s’identifier.  

Article d’opinion soumis pour publication par Luc Rugamba
Jambonews.net


  1. RadioyacuVOA, Murisanga kuri Kudeta y’1973
  2. Bombori Bombori Show, Ubuhamya bwa Mukotanyi
  3. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal (1963)
  4. The banality of evil
  5. Kayumba Nyamwasa demande-t-il pardon?
  6. Kayumba Nyamwasa: «Je suis prêt à apporter toutes les preuves»
  7. Planification de l’attentat de 1994 au Rwanda: les explications de Nyamwasa
  8. Rwanda: Cachez-moi ces pauvres que je ne saurais voir
  9. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958)

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