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Réfugiés rwandais en RDC : derrière les « retours volontaires », la réalité des transferts sous contrainte

Réfugiés rwandais en RDC : derrière les « retours volontaires », la réalité des transferts sous contrainte

Depuis 2025, des milliers de personnes ont été transférées vers le Rwanda depuis des territoires de l’est de la RDC contrôlés par la RDF et l’AFC/M23. Présentées par le HCR et la MONUSCO comme des rapatriements volontaires, ces opérations soulèvent une question fondamentale : les réfugiés rwandais concernés avaient-ils réellement la possibilité de refuser ?

Le 8 septembre 2026, la MONUSCO annonçait avoir rapatrié au Rwanda 120 personnes présentées comme des membres des FDLR et leurs dépendants. Deux jours plus tard, le HCR Rwanda se félicitait du retour « volontaire » de 366 Rwandais en provenance de Goma, Bukavu et Kamanyola.

Selon les données communiquées par le HCR, 3 752 réfugiés rwandais ont été rapatriés de la RDC vers le Rwanda depuis le début de l’année 2026.

Ces publications donnent l’image d’un processus humanitaire ordonné. Elles ne précisent cependant pas qui a initialement identifié et regroupé ces réfugiés rwandais, dans quelles conditions ils ont été conduits jusqu’aux structures du HCR et de la MONUSCO, ni à quel moment leur consentement a été recueilli.

La question est d’autant plus sensible que ces opérations se déroulent dans des territoires occupés par l’AFC/M23 avec l’intervention directe des Forces de défense rwandaises. Les dernières conclusions du Groupe d’experts des Nations Unies ne décrivent pas une simple coopération entre deux forces autonomes. Elles font état du « commandement et du contrôle exercés par le Rwanda sur l’AFC/M23 », documentent des opérations conjointes ainsi que le déploiement direct de milliers de soldats rwandais sur le territoire congolais.

Des réfugiés rwandais se retrouvent ainsi, dans leur pays d’asile, au sein de territoires contrôlés par la RDF ou par un mouvement placé sous l’influence déterminante du Rwanda.

Un épisode documenté en 2025 illustre concrètement les inquiétudes entourant certains de ces rapatriements. Selon un rapport du Groupe d’experts des Nations Unies publié en 2025, l’AFC/M23 a rassemblé, le 12 mai 2025, plus de 2 000 civils dans des abris collectifs autour de Goma et de Sake. Ces personnes, principalement hutu, avaient pour la plupart été déplacées de force de villages proches du parc national des Virunga. Elles ont ensuite été conduites sous la contrainte vers le centre de transit pour réfugiés géré par le HCR à Goma.

Entre le 17 et le 22 mai 2025, 1 798 personnes ont été transférées au Rwanda. Le rapport indique que les conditions d’un retour volontaire n’étaient pas réunies : la plupart des personnes concernées ne pouvaient ni confirmer ou contester la nationalité qui leur était attribuée ni exprimer leur opposition au transfert. Les contrôles se sont déroulés sous surveillance armée et avec l’intervention de l’AFC/M23. Au moins 72 citoyens congolais transférés au Rwanda ont ensuite été ramenés en RDC après avoir pu démontrer leur nationalité congolaise.

L’annexe du rapport précise que ces transferts ont été coordonnés et contrôlés par des éléments de l’AFC/M23. Elle relève également que l’implication du Rwanda soulevait de sérieuses inquiétudes en raison de l’influence, du contrôle et de la direction exercés par Kigali sur l’AFC/M23, ainsi que de la présence persistante de la RDF en territoire congolais.

Cet épisode ne permet pas de conclure que l’ensemble des rapatriements annoncés en 2026 se sont déroulés dans les mêmes conditions. Il établit toutefois que la qualification de « retour volontaire » doit reposer sur une vérification indépendante de l’ensemble du processus et non sur la seule intervention finale d’une institution internationale.

Human Rights Watch a également documenté des arrestations, des détentions et des transferts forcés de civils hutu vers le Rwanda.

Un témoignage directement recueilli par Jambonews permet de mesurer ce que peuvent recouvrir ces opérations. L’identité de la témoin n’est pas révélée afin de protéger sa sécurité et celle de sa famille.

Elle affirme que sa sœur a été arrêtée à Bukavu avec deux de ses enfants lors d’un contrôle effectué par des agents de renseignement de l’AFC/M23. Pendant plusieurs semaines, la famille ignorait où ils se trouvaient. Elle aurait finalement appris que sa sœur faisait partie d’un convoi transféré vers le Rwanda.

« Il y a deux mois, ma sœur a été arrêtée avec deux de ses enfants. Nous sommes restés sans nouvelles avant d’apprendre qu’elle faisait partie du convoi envoyé au Rwanda. Elle est partie en laissant tout derrière elle, y compris son autre enfant qui se trouvait chez moi. Cela n’avait rien de volontaire. »

La témoin décrit un climat dans lequel les réfugiés rwandais tentent de dissimuler leur identité par crainte d’être dénoncés, arrêtés puis transférés :

« Nous vivons dans la peur. Dès qu’une personne est soupçonnée d’être une réfugiée rwandaise, elle risque d’être arrêtée et déportée au Rwanda, en laissant tout derrière elle. Les dénonciations et les fausses accusations se multiplient. L’ambiance est horrible : nous avons le sentiment d’être pourchassés et de n’être en sécurité nulle part. »

Cette femme vit en RDC depuis plus de trente ans. Son mari est congolais et leurs enfants ne connaissent que ce pays. Elle explique que sa famille a désormais décidé de fuir vers le Burundi plutôt que de risquer un transfert vers le Rwanda.

« Nous ne voulons pas retourner au Rwanda. Les seuls souvenirs que nous en avons sont la mort et la désolation. Lorsque nous avons fui, ma sœur avait quatre ans et moi huit ans. Nos parents venaient d’être tués. Même si la vie est difficile ici, nous ne pensons pas qu’elle puisse être meilleure dans un pays où nous avons autant souffert, d’autant que ceux qui nous ont fait souffrir sont toujours là et toujours aussi puissants. »

Ce récit ne permet pas, à lui seul, d’établir les circonstances de tous les convois. Il illustre néanmoins les contraintes qui peuvent précéder la remise des réfugiés rwandais aux institutions internationales.

Cette problématique a notamment été portée par All For Rwanda, un mouvement engagé dans la protection des réfugiés rwandais et dans la recherche d’une solution politique permettant leur retour libre, digne et sécurisé. Depuis la reprise, à la fin de 2021, de la guerre menée par le M23 avec l’intervention de la RDF, l’organisation mène des actions humanitaires, relaie les alertes provenant du terrain et contribue aux initiatives de dialogue.

All For Rwanda a récemment adressé deux lettres distinctes au HCR et à la MONUSCO au sujet des rapatriements annoncés en septembre 2026. Jambonews a pu se procurer ces courriers, qui placent les deux institutions face à une contradiction fondamentale :

« Les forces du pays d’origine contrôlent directement ou par l’intermédiaire de leur proxy le territoire où se trouvent les réfugiés rwandais, participent à leur recherche ou à leur regroupement, puis ces réfugiés rwandais sont transférés vers ce même pays avec l’intervention finale d’institutions internationales. Dans ces conditions, le Rwanda ne peut à la fois participer à la création de la contrainte, exercer une influence sur la chaîne conduisant au transfert et bénéficier ensuite de la qualification de “retour volontaire”. »

Les lettres résument le problème en une phrase : « L’intervention du HCR ou de la MONUSCO au dernier stade du transfert ne peut effacer les contraintes exercées en amont. »

All For Rwanda demande au HCR et à la MONUSCO de préciser qui a identifié les réfugiés rwandais, qui les a regroupés et conduits jusqu’à leurs structures, si des agents de la RDF ou de l’AFC/M23 sont intervenus dans le processus et si chaque personne a été interrogée individuellement, confidentiellement et hors de toute présence armée. L’organisation demande également comment la possibilité effective de refuser le transfert a été vérifiée.

Ces interrogations s’inscrivent dans une défiance historique. Pour de nombreux réfugiés rwandais, la méfiance envers le HCR remonte à la destruction des camps du Kivu en 1996 et au sentiment d’avoir été abandonnés pendant les massacres et les poursuites documentés notamment par le Projet Mapping des Nations Unies.

La recommandation du HCR d’appliquer la clause de cessation aux Rwandais ayant fui avant la fin de 1998 a renforcé cette insécurité. Malgré l’existence de procédures d’exemption, de nombreux réfugiés rwandais vivent sans statut clairement établi, ce qui complique leur accès à l’asile, aux documents d’identité, à l’éducation et à la libre circulation.

La MONUSCO porte également un passif important aux yeux de ces communautés. La MONUC, qui l’a précédée, a soutenu des opérations des FARDC intervenues dans le prolongement de l’offensive rwando-congolaise Umoja Wetu de 2009, dans un contexte marqué par des victimes civiles et d’importants déplacements. Fin 2019, à Kalehe, des milliers de réfugiés rwandais ont été attaqués, dispersés ou capturés. Leurs représentants reprochent encore à la MONUSCO de ne pas avoir protégé ceux qui avaient cherché refuge à proximité de l’une de ses positions.

Un autre réfugié rwandais interrogé par Jambonews exprime cette rupture de confiance dans des termes particulièrement sévères :

« Pour nous, le HCR, la MONUSCO, l’AFC/M23, la RDF et le FPR, c’est la même chose. Ils travaillent ensemble depuis longtemps pour défendre des intérêts qui vont contre nous, les réfugiés rwandais. Ils veulent nous faire comprendre que nous n’avons aucun droit à revendiquer et que notre seule possibilité est de retourner au Rwanda pour y chanter les louanges du régime. »

Il accuse plus directement le pouvoir rwandais d’utiliser l’AFC/M23 contre les réfugiés rwandais et reproche aux institutions internationales de contribuer à la légitimation de ces opérations :

« Le FPR agit sous couvert de l’AFC/M23 pour nous écraser, soit en nous massacrant, soit en nous déportant. Tout cela est ensuite couvert par le HCR, qui y appose un cachet humanitaire, tandis que la MONUSCO assimile collectivement les hommes réfugiés rwandais à des combattants, ce qui facilite ces opérations. Le régime au pouvoir au Rwanda n’a jamais eu de meilleur partenaire que le HCR. Ici, nous avons le sentiment de ne pouvoir faire confiance à personne. »

Ces propos expriment la perception du témoin et ne permettent pas, à eux seuls, d’établir une coordination entre toutes les institutions citées. Ils illustrent toutefois la profondeur de la défiance à laquelle le HCR et la MONUSCO sont confrontés auprès d’une grande partie des réfugiés rwandais.

Selon les dernières statistiques détaillées disponibles du HCR, la RDC accueillait 196 225 réfugiés et demandeurs d’asile rwandais au 30 juin 2026. Ce chiffre correspond à la population recensée par les mécanismes statistiques du HCR et de la Commission nationale pour les réfugiés. Il ne permet pas d’établir le nombre total de réfugiés rwandais présents en RDC, notamment parmi les populations non enregistrées.

All For Rwanda estime que cette population pourrait approcher les 500 000 personnes, une grande partie des réfugiés rwandais vivant cachés, sans documents ou sous une identité d’emprunt, par peur d’être arrêtés, assimilés aux FDLR ou renvoyés au Rwanda.

Même le chiffre officiel fait des réfugiés rwandais l’une des deux communautés de réfugiés les plus importantes en RDC. Quelques convois de quelques centaines de personnes ne peuvent donc pas résoudre une situation d’exil aussi ancienne et aussi massive.

Ces rapatriements risquent également de fragiliser le protocole récemment signé entre la RDC et les FDLR, qu’All For Rwanda rappelle, dans ses courriers, avoir soutenu et continuer à soutenir. Des transferts organisés parallèlement depuis des territoires où les institutions congolaises ne peuvent exercer pleinement leur autorité pourraient compromettre la confiance nécessaire à l’application de ce protocole et aux engagements de paix issus du processus de Washington.

La controverse ne porte pas sur le principe du retour des réfugiés rwandais, mais sur les conditions permettant de le qualifier de volontaire. Un processus crédible suppose une information indépendante, une possibilité réelle de refuser, des entretiens individuels et confidentiels hors de toute présence armée, un suivi après l’arrivée ainsi que la participation des représentants des réfugiés rwandais aux discussions qui déterminent leur avenir.

Dans ses courriers, All For Rwanda défend une solution allant au-delà de rapatriements ponctuels :

« La solution défendue par All For Rwanda est celle d’un retour volontaire plus large, préparé et durable, accompagné de garanties sécuritaires, juridiques et politiques crédibles. Les réfugiés rwandais doivent pouvoir vivre au Rwanda sans craindre la persécution, la détention arbitraire, la disparition ou l’assimilation automatique à une organisation armée. Cela suppose également un espace politique ouvert permettant aux réfugiés rwandais, à la société civile et aux organisations pacifiques issues de l’exil de participer librement à la vie nationale. »

En juillet 2025, après une réunion tripartite entre la RDC, le Rwanda et le HCR, All For Rwanda dénonçait déjà l’exclusion des réfugiés rwandais des décisions prises en leur nom : « Les réfugiés rwandais sont traités comme une variable diplomatique muette. On parle d’eux, mais jamais avec eux. »

En l’absence de garanties indépendantes sur les conditions d’identification, de regroupement et de consentement, la qualification de « retours volontaires » reste insuffisamment étayée. Un processus commencé sous la peur, la surveillance armée ou la contrainte ne devient pas volontaire au seul moment où le HCR ou la MONUSCO intervient.

Aimable Hakuzwimana

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