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Rwanda: « j’aimerais que ma douleur soit reconnue»

Rwanda: « j’aimerais que ma douleur soit reconnue»

Le 06 avril 1994, alors qu’il était en phase de descente, l’avion qui transportait le Président Habyarimana est abattu au dessus de Kigali. Dans la matinée du 7 avril 1994, Pauline Kayitesi qui se trouvait en Pologne reçoit un appel de son père particulièrement inquiet et angoissé « il y’a le chaos au pays, on vient d’abattre l’avion du Président, ça ne va pas ,à Kigali on entend des fusillades, on entend des bombardements, nous ne savons pas quoi faire ». Avant de raccrocher, il souffle à sa fille « sois courageuse, sois forte, tu sauras ce qui va se passer. » Ce seront les derniers mots que Pauline entendra de la part de son père. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, Pauline, qui a « toujours voulu parler de son histoire mais sans jamais trouver une plateforme adéquate pour le faire» revient  sur la tragédie qui a emporté sa famille.

Le 7 avril au soir, quelques heures après avoir parlé avec son père, Pauline recompose le numéro de son domicile familial« le téléphone sonnait sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt et personne ne répondait ». La jeune femme pense alors que sa famille a peut être fui, mais continue à essayer de rappeler jusqu’à ce que les communications au Rwanda soient coupées.
Pendant trois mois à partir de cette date, Pauline sera aucune nouvelle de ses parents et de ses frères et sœurs. Elle consacre alors l’essentiel de son temps libre à regarder les images diffusées par les médias et concernant les rwandais qui fuyaient leur pays« le matin, à midi, le soir, je regardais ces images, avec l’espoir de reconnaitre quelqu’un de ma famille parmi toute cette foule qu’on montrait, mais je n’ai reconnu personne » se rappelle Pauline.
C’est au début du mois de juillet 1994, soit trois mois plus tard que la jeune femme reçoit des nouvelles de sa famille au travers d’une lettre que lui tend le concierge. Elle reconnait l’écriture de son frère dans cette lettre qu’elle déchire avec empressement. Au milieu des nouvelles contenues dans la lettre, une phrase l’hypnotise « je m’en veux de n’avoir pas pu retourner à Kigali pour enterrer les corps de nos parents. »  à ce moment làpour Pauline « tout était clair que mes parents étaient décédés.»
La jeune femme s’évanouit sous le choc de la nouvelle et se réveille quelques temps plus tard dans la chambre d’une amie. Après avoir repris ses esprits et son courage, elle continue la lecture de la lettre et finit par comprendre qu’en plus de l’assassinat de ses parents « tous ceux qui étaient à la maison avaient été tués.» Les membres sa famille ayant survécu ont du leur survie« au fait qu’ils n’étaient pas à la maison.»
Par la suite, elle parvient à parler à son frère qui a entretemps pu gagner le Togo. C’est ce dernier qui lui raconte les macabres détails du drame qui a frappé sa famille. Le 7 avril au matin, ses parents se trouvaient à leur domicile de Remera «ils étaient à la maison et tout le monde a entendu un bruit sur le portail, un bruit terrible, le domestique est sorti pour voir ce qui se passait, et les agents du FPR sont rentrés dans la maison et se sont rendus dans notre salon. » Les militaires avaient en mains « une liste de partisans du MRND » sur laquelle figurait son père. Ce dernier rejette cette allégation en expliquant être directeur de « Kinderdorf », une ONG allemande s’occupant d’enfants orphelins. De par son statut, explique le père de famille, il lui est interdit d’être partisan d’un parti politique.
Les explications n’y feront rien, et les militaires demandent rapidement sous la menace au père de famille de tuer sa femme et ses enfants. Face au refus de ce dernier «ils ont assassiné ses enfants sous ses yeux (…) puis ils ont tué ma mère ». Les militaires lui demandent ensuite les clefs de la voiture, lui demandant de leur servir de chauffeur, comme il était titubant « il a été assassiné devant la maison, ils ont pris la voiture et ils sont partis » nous raconte Pauline.

La famille de Pauline Kayitesi

C’est le domestique qui avait pu se retirer avant le carnage qui a pu témoigner de cette tragédie. Ce jour là, en plus de son père et de sa mère, Pauline a perdu trois frères, sa petite sœur ainsi que deux cousins qui étaient dans la maison le jour des faits.
« ça s’est mon histoire » insiste Pauline, « ma famille a été assassinée le 7 avril, ma famille a été assassinée tout au début de cette guerre, ce que j’aimerais faire comprendre de ça, c’est que quand on parle de ceux qui ont été tués, quand on parle du génocide des tutsi, j’aimerais aussi qu’on reconnaisse qu’il y a des Hutu tués durant cette période par le FPR-Inkotanyi »  ajoutant au sujet de sa famille « ils étaient innocents.»
Aujourd’hui, exilée en Belgique, Pauline n’oublie pas son pays natal et plaide pour que les rwandais se disent la vérité sur leur histoire. A côté de la vérité sur l’histoire, Pauline souhaite se tourner vers l’avenir « j’aimerais que chaque rwandais puisse contribuer à la reconstruction du pays, ne pas rester spectateur mais se dire qu’est ce que je peux faire pour que mon pays puisse retrouver la paix, pour que l’injustice disparaisse, pour que la justice prenne racine ».
Pour Pauline, même si sa génération risque de ne pas connaitre cette situation de paix et de justice à laquelle elle aspire, la lutte mérite d’être menée « pour que les générations à venir puissent connaitre cet avenir, puissent avoir un pays qui les reconnaisse comme rwandais, qui les accepte, qui les accueille, qui rassemble les rwandais. »

Témoignage complet


Ruhumuza Mbonyumutwa
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